Yaya DIOMANDÉ, (2020). Abobo Marley. Paris : Éditions Jean-Claude Lattès, 216 p.

Hamza BACHIRI (Auteur)
130 – 135
Varia
N° 01 — Vol. 01 — 27/07/2025

Le roman Abobo Marley  de Yaya Diomandé, a été sélectionné pour le prix littéraire de « Voix d’Afrique » initié par les éditions
J. C Lattès, dans le but de faire émerger les nouvelles voix du
continent africain (p. 122).

L’auteur nous présente le quotidien d’un jeune Ivoirien, animé par l’ambition de gagner sa vie afin de réaliser coûte que coûte son rêve de quitter le pays vers ce paradis qu’est l’Europe «nommé le pays des Blancs ou le Bengue. Écrit sous la forme d’un récit de vie entre fiction et vécu, le roman raconte à travers son personnage Abobo Marleyune douloureuse réalité de ses aventures pleines de risques. Il projette ainsi de transmettre un message à tous ceux qui comme lui se sont fixés le même objectif de quitter leur pays malgré les risques à encourir. Son idée est de ne pas sous-estimer
et dévaloriser les pays africains face à ce qui est considéré comme étant un « paradis européen ».

À travers les dix chapitres du roman, l’auteur dresse le portrait du jeune Abobo Marley en retraçant les étapes marquantes de son existence « le premier fils d’une famille d’une demi-douzaine d’enfants », (p. 5). Issu d’une famille modeste venant d’un village du Nord de la Côte d’Ivoire, il est plutôt connu sous les sobriquets « Moussa » ou Mozess . Après avoir quitté son village en quête de travail, la famille s’installe à Abobo, un quartier réputé dangereux à Abidjan. » (p. 6), Manquant de moyens et de ressources financières, le père, n’a pu construire qu’une baraque de fortune. Il put néanmoins ouvrir un petit commerce ainsi que la mère qui s’installant au marché, est quotidiennement absente de la maison.

De son côté, le petit Mozess a pu être scolarisé, mais bien qu’il fût un bon élève, il décida de quitter l’école malgré la pression de ses parents pour s’instruire. En fait son choix était fait
et indiscutable car il était convaincu que l’école l’empêcherait de réaliser son rêve d’aller vers le « Bengue ». Il opposait ainsi l’idée que «L’école est une voie de la réussite et non la seule voie de la réussite» (p.  9). Cette situation problématique fut vécue par ses parents et surtout par sa mère, comme une catastrophe qui a perturbé toute la famille. En effet, le jour où le père apprit son expulsion de l’école, c’est contre son épouse qu’il vida sa colère en la culpabilisant d’être responsable des bêtises de son fils. La mère quant à elle, n’avait d’autres alternatives que de le blâmer:
«Tu es mon premier fils et ton comportement n’est pas exemplaire. Tu es ma honte, Moussa. Ton père dit qu’il ne va plus payer tes études alors que je n’ai rien. Comment allons-nous faire maintenant? » (p. 12).

Sorti de l’école, Mozess multiplie les petits boulots avec l’obsession de saisir n’importe quelle occasion pour partir vers l’autre rive de l’Afrique. Son entêtement lui coûtait bien des conflits autant avec sa famille qu’avec ses amis, mais rien ne pouvait lui faire changer d’avis. «Un jour, profitant de la complicité des vigiles du port, il se cacha dans un navire en partance pour l’Europe (p. 7). Ce ne fut malheureusement pas le cas, pour des raisons d’opérations de manutention il fut arraisonné dans un port local. C’est ainsi que Mozess est retrouvé par des marins dans un état de santé désastreux, l’amenant à être hospitalisé avant son transfert au tribunal le condamnant à six mois de prison.

En milieux carcéral le jeune Mozess qui avait perdu toutes ses économies, découvre opportunément comment se refaire une fortune. Amasser de l’argent était une nécessité absolue non seulement pour son propre compte mais surtout pour financer l’avenir de sa sœur. Obsédé par ce projet, il s’aventura à rejoindre la filière du commerce des stupéfiants sachant que « la vente de la drogue en prison est très rentable » (p. 62). «Hélas, un nouveau malheur s’abattit sur sa mère. Son père, toujours aussi violent, venait d’épouser une seconde femme, à peine plus âgée que sa propre fille. C’est Fatim qui lui rapporta la nouvelle, implorant son aide pour sauver sa mère, menacée d’emprisonnement». Il dut engager tous ses gains pour éviter la plainte l’accusant de vol par son fournisseur. Dépenser tout ce qu’il avait amassé, était la seule solution pour lui épargner une condamnation de plusieurs années d’enfermement. En fait c’est une dette qu’il devait à sa mère et que sa sœur lui rappelait fermement à travers tous les sacrifices qu’elle a consentis pour le sortir de ses mauvaises passes. IkaManhfaga, tu as assassiné Manh lui assénait-elle d’une voix accusatrice. Ce fut hélas, une autre épreuve à devoir assumer et une honte pour la famille notamment pour la mère accusée comme toujours par le père de « mal éduquer son fils ». Ce fut là une raison de plus invoquée par ce dernier pour se remarier avec une femme plus jeune possédant des biens et une activité commerciale. Mozess durant ce temps d’emprisonnement a quand même appris quelques devises qu’il estimait instructives: « Soit tu es un prédateur, soit tu es une proie » (p. 65) autrement dit « Si tu n’as pas les dents d’un carnivore, tu as la chair d’un lièvre » (P. 65). « Aussi de peur de voir sa peau mise aux enchères, fallait-il marcher sur la tête des autres » et chercher les moyens pour aider sa famille à s’en sortir. En tête de cet objectif, il fallait absolument garantir en priorité la scolarisation de sa sœur. Pour atteindre ce but, il programma une action très périlleuse : l’évasion de la prison. Par malheur, la tentative a échoué et a couté la vie de son compagnon avec en plus une condamnation de vingt ans d’incarcération.

La suite des événements en décida autrement, un coup d’État politique changea la donne en libérant les prisonniers. La médiatisation de cet épisode rapportant la tentative d’évasion de l’ex-prisonnier Mozess, fut accueillie comme une honte et un échec par sa famille. Indifférent quant à lui, il passa outre la situation en comptant sur les relations tissées en prison pour reconstruire un meilleur avenir. Il accéda ainsi à un poste de gérant au sein de l’entreprise d’un agent qui s’était opportunément enrichi durant la période d’instabilité politique du pays. Pour autant, Mozess n’a jamais abandonné son rêve du Bengue  et son désir d’aller au vieux continent afin d’aider sa famille et d’assurer la scolarisation de sa cadette. Préoccupé par cette obsession, il prit le risque d’escroquer son patron en vendant tous ses biens pour financer ses frais de voyage (visa et billet d’avion). Malencontreusement, il fut arnaqué par un « camoracien », un mafioso italien l’amenant encore une fois devant le tribunal où il écopa de dix ans de prison pour avoir trahi la confiance de son patron.

Et comme si la vie lui réservait encore d’autres aventures, un deuxième coup d’Etat fait libérer les prisonniers mais cette fois-ci, le pays entre dans une tourmente de violence et d’instabilité politique grave. Les détenus relâchés s’allièrent à des groupes armés organisés en clans répartis à travers tout le territoire. Chacun d’eux domine une région et impose ses lois surtout pour ce qui concerne l’acquisition et le contrôle des ressources financières. Mozess entre dans l’opposition et rejoint le groupe dénommé Waraba (les lions). Grâce à ses capacités physiques et à son ambition, il gravit rapidement les échelons et devint le bras droit du dirigeant dans la hiérarchie en place. Il connut ainsi des moments de combats violents et d’attaques mais aussi le succès du gain facile et l’exaltation des sommes importantes empochées. Dès lors, il put prendre en charge les besoins de sa famille et les études de sa petite sœur. « Quand l’argent entre dans une famille par la bonne porte, tous les membres de cette famille sont d’office sortis de la servitude de la pauvreté ». (p. 84). Pour autant, les choses ne durent pas indéfiniment, la réconciliation nationale a été instaurée dans le pays avec l’élection d’un nouveau chef d’État qui engagea une réforme politique et économique. Ce fut la fin de la guerre civile, les armes sont déposées, les milices déparées et la paix imposée. Face à cette situation Mozess se retrouve sans argent, sans projet, portant le poids de la honte, revient dans sa famille désormais abandonnée par le père. Animé par un nouvel état d’esprit, né du refus de sa mère d’être nourrie par de l’argent considéré comme haram, il projeta de gagner sa vie de manière honnête, halal en ouvrant son propre commerce. Un autre rêve occupe son esprit, celui d’envoyer sa mère faire le pèlerinage à la Mecque.

Tout en espérant une nouvelle ère pour son pays, Mozess lança une petite entreprise de vente de pièces détachées et décida de se marier sous l’insistance de sa mère. Peu à peu son commerce fut suffisant pour assurer les besoins de sa jeune famille et la scolarisation de sa sœur. Mais les choses tourneront mal pour lui, car un jour se rendant au magasin comme d’habitude, il tombe nez à nez avec les autorités venus démolir le marché pour cause d’illégalité. Pris au dépourvu, il essaya de sauver et récupérer tout ce qu’il pouvait de sa marchandise avec l’aide de quelques amis. Ayant tout perdu y compris leur petit espoir de vivre dans leur pays, il fut anéanti ce jour-là. Quel avenir dans ce pays où il n’y a plus d’espoir, se questionne-t-il ? Comment puis-je garantir la vie de ma famille et de mes sœurs?

Avec ces bouleversements, Mozess se dit qu’il est temps de revenir à son premier rêve et d’aller à Bengue, puisqu’il y n’avait plus d’autres solutions. Réfléchissant en silence, c’était pour lui, le seul moyen qui puisse le sauver et la route du désert est le seul chemin qui reste pour sa réalisation. Mozess repart dans cette nouvelle aventure où il atteint la Libye après plusieurs jours et avec tellement de pénibles épreuves. Malgré la périlleuse traversée de la Méditerranée, il fut sauvé et parvint finalement en Italie, en tant que « réfugié africain », parmi des milliers d’autres sans-papiers. , dans des camps loin de leur famille, sans argent ni travail. Heureusement, sa petite sœur lui envoyait un peu d’argent pour survivre. Cette nouvelle situation est un véritable choc pour Mozess, l’amenant à se demander s’il s’agit bien de l’Europe dont on parle vraiment ? Ce fut la plus terrible aventure et déception parmi toutes celles qu’il avait connues: la soif, la peur, la torture, l’humiliation, la mort. L’expérience de l’émigration clandestine est finalement autant risquée que décevante, c’est comme acheté sa mort avec son argent: «Peut-être que mon idée de Bengue n’était pas bonne, mais mon intention était noble» (p.  36). Mais malgré tous ces dangers il avait décidé d’y aller quand même. Il a donc finalement réalisé le rêve de rejoindre l’Europe, mais ce n’était pas l’Europe dont il rêvait. Fallait-il donc que pour survivre être obligé de travailler dans les champs de tomates? Moi? Mozess de Bengue ? Mais où est le Bengue alors? Cette terre des Blancs qui me faisait tant rêver depuis ma tendre enfance? Travailler aux champs comme si j’étais sur la terre de mes aïeux au nord de la Côte d’Ivoire? Abidjan était mieux. Il s’entraînait à dire: « Au revoir, Bengue ! Au revoir, pays des droits de l’ombre! » (p. 121) Abidjan est mieux.

Du côté des siens, il apprit que son père avait réussi à développer une entreprise de transport et quelques magasins de pièces détachées. Ayant rompu avec sa première famille, il ne se préoccupait que de sa seconde épouse. Mais pour son malheur celle-ci s’empara de tous ses biens et l’expulsa de sa maison avec la complicité de ses beaux-frères. Parallèlement à cette déception, Mozess réalisa un autre rêve, celui de scolariser sa sœur Fatim, car elle avait fini ses études et créé une petite entreprise d’import-export florissante. Avec cette réussite, Fatim a voyagé à Dubaï en Chine et ailleurs pour développer son entreprise. Elle lui demanda de revenir l’aider à gérer ses affaires, ce qu’il décida sans hésitation pour vivre avec sa famille. C’est finalement avec le soutien de Fatim qu’il put envoyer ses parents à la Mecque (p. 77). Après ce parcours de vie, Mozess se rend compte qu’il est important de se rappeler que nous poursuivons souvent un rêve ailleurs, mais la plupart de nos rêves sont juste devant nous.

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BACHIRI, H. (2025). Yaya DIOMANDÉ, (2020). Abobo Marley. Paris : Éditions Jean-Claude Lattès, 216 p.. إفريقية - المجلة الجزائرية للدراسات الإفريقة, 01(01), 130–135. https://africa.crasc.dz/ar/article/yaya-diomande-2020-abobo-marley-paris-editions-jean-claude-lattes-216-p