Pour un nouveau paradigme sur les migrations africaines

Sidi Mohammed MOHAMMEDI (Auteur)
Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC), Oran, Algérie.
39 – 46
Varia
N° 01 — Vol. 01 — 27/07/2025

Introduction

En 2020, l’Organisation Internationale pour les Migrations a publié un rapport majeur sur les migrations en Afrique (OIM, 2020). Ce rapport a été élaboré avec la collaboration de divers organismes, dont la Commission de l’Union Africaine (UA), qui en assure le secrétariat, la Division de la sécurité humaine du Département fédéral des affaires étrangères suisse et le Bureau de la population, des réfugiés et des migrations du département d’État américain[2].

En plus des contributions des membres de l’OIM et de la Commission de l’Union Africaine, d’autres participants ont été impliqués, notamment des agences onusiennes (OMS, UNICEF, OIT, Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies), des organismes régionaux (Observatoire ouest-africain des migrations), ainsi que des universités et centres de recherche (Université de Georgetown, Institute for Security Studies, Copenhagen Institute for Futures Studies CIFS). D’autres institutions et programmes y sont également représentés.

Les thématiques abordées sont variées : migration irrégulière, déplacements internes, migration et urbanisation, dégradation de l’environnement et mobilité humaine, panafricanisme et intégration régionale, migration et commerce, transferts de fonds, migration
et développement, migration et sécurité, migration de main-d’œuvre, migration et santé, et les vulnérabilités des enfants migrants.

Cependant, ce rapport se distingue des autres. Il ne s’agit pas d’une simple compilation de données générales ou monographiques sur les migrations africaines, mais il soutient une thèse précise : remettre en question le récit dominant de l’Occident sur la migration africaine.

Dans cette contribution, basée sur une lecture illustrative, nous présenterons d’abord des données contredisant les mythes de ce récit occidental dominant, puis nous mettrons en avant des éléments de ce rapport pour construire et consolider un nouveau paradigme africain sur les migrations africaines.

Déconstruire le récit dominant

Le récit occidental sur la migration africaine est souvent dominé par des images sensationnelles de migrants irréguliers traversant la Méditerranée dans des embarcations de fortune vers l’Europe. Cette perception influence les politiques publiques qui adoptent une approche sécuritaire répondant aux préoccupations européennes. Bien que « ces images ont certainement une place dans le récit » (p. xiv)[3], elles ne reflètent pas la réalité plus large
et complexe de la migration africaine qui ne se limite pas uniquement à l’axe Sud-Nord. Les données du rapport sont révélatrices.

En effet, « selon des statistiques récentes sur la migration irrégulière, celle-ci ne représente que 15 % de l’ensemble de la migration africaine. Or, c’est cette migration qui domine les discussions politiques sur la migration africaine plutôt que les 85 % de personnes qui font activement du commerce transfrontalier au quotidien, (…), et qui ont donc un impact positif sur la situation économique de leurs pays malgré les immenses obstacles auxquels elles sont confrontées » (p. 05). De plus, « la migration des principaux pays africains vers l’Union européenne ces dernières années a été essentiellement régulière : entre 2011 et 2017, les entrées régulières dans l’Union européenne en provenance des principaux pays d’Afrique du Nord et de l’Ouest ont été plus nombreuses que les entrées irrégulières par voie maritime en Italie » (p. 29).

Cette focalisation sur la migration irrégulière, minoritaire
et externe, donne une vision biaisée et incomplète de la migration africaine, qui est majoritairement régulière et interne. Ainsi, au milieu de l’année 2019, sur les 40,2 millions d’immigrés africains, 53% ont émigré à l’intérieur du continent africain, 26% vers l’Europe, 11% vers l’Asie, 08% vers l’Amérique du Nord et 01% vers l’Océanie (p. 19). Par ailleurs, et toujours dans « la situation régulière », le nombre de migrants internationaux en Afrique a augmenté de 76 % entre 2000 et 2019, passant de 15,1 millions à 26,6 millions, bien que l’Afrique reste derrière d’autres régions du monde en termes d'accueil des migrants : « en 2019, l’Asie a accueilli 31% des 272 millions de migrants internationaux du monde, suivie de l’Europe (30 %), de l’Amérique du Nord (22 %) [et] de l’Afrique (10 %) (…) » (p. 17).

Ces chiffres montrent à quel point le récit dominant est aveugle et centré sur l’Occident. Selon les données de l’OIM en 2017, « 80% des Africains qui pensent à la migration n’ont aucun intérêt à quitter le continent (…), et n’ont aucune intention de le quitter de manière définitive » (pp. 1-2). Un sondage de l’Afrobarometer en 2018 révèle que « seuls 20 % des répondants ont déclaré qu’ils aimeraient émigrer en Europe » (p. 21) ; et parmi eux, peu planifient activement leur migration, préférant s’installer dans un autre pays africain (Ibid.) et non dans un lointain pays européen.

En réalité, les Africains poursuivent une tradition ancestrale de migration interne. Le déplacement des populations pour le commerce ou pour des raisons dites « ethniques » est encore courant entre les pays africains. « Par exemple, à la frontière entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, entre les villes de Rusizi et de Goma, selon certaines estimations, jusqu’à 30 000 personnes par jour franchissent la frontière entre ces deux villes » (p. 02). De même, le poste frontalier de Beitbridge entre l’Afrique du Sud et le Zimbabwe est ouvert 24 heures sur 24 pour le passage de plus de 30 000 personnes par jour (p. 03). D'autres initiatives, telle que l’ouverture d'un nouveau poste frontalier en 2018 entre l’Algérie et la Mauritanie, renforcent les liens entre les pays africains et illustrent une fois de plus l’inadéquation du récit occidental dominant, soulignant la nécessité d’adopter un récit typiquement africain.

Construire un nouveau paradigme africain

La condition primordiale pour établir un nouveau récit ou paradigme sur la migration africaine consiste à changer la vision actuelle, dominée par une perspective occidentalo-centriste. Le rapport indique qu’il est crucial de modifier notre façon de penser et d’aborder ce phénomène et d’être ouverts à divers systèmes de connaissance sur la migration (p. 5). L’Afrique doit devenir le point focal de cette nouvelle vision avec ses réalités, besoins, intérêts, moyens et avenir. En d’autres termes, « penser avec nos propres têtes, en fonction de nos propres réalités », tel doit être le cap stratégique de l’Afrique.

Cette approche a des implications majeures. Les politiques publiques africaines sur la migration ne doivent plus suivre les intérêts des pays du Nord. Elles ne doivent pas « imiter les craintes européennes concernant la migration » (p. 03). Au lieu de percevoir la migration africaine comme un « problème à résoudre » ou un « fléau à combattre » comme le stipule la vision occidentalo-centriste, il faut la voir comme un phénomène « quasi-naturel », une continuité d’une tradition ancestrale de mobilité et une opportunité à saisir actuellement pour un co-développement inclusif bénéfique pour les régions et pays africains.

Pour ce faire, il est essentiel de résoudre le problème des données statistiques incomplètes ou inexistantes sur les migrations africaines. « La collecte et la compilation de données significatives et comparables (…) [sont cruciales pour informer] les décideurs politiques des tendances continentales et, ce faisant, contribuer à garantir la pertinence et l’adéquation continues des décisions politiques aux niveaux continental et régional aux réalités nationales » (p. 07). Ce problème est particulièrement aigu pour la migration irrégulière à cause de la « nature » même du phénomène (clandestinité) et de la faiblesse des systèmes d’informations statistiques existants (recensements et enquêtes), ainsi que la faiblesse ou l’inexistence de coopération entre pays africains
(p. 07 et p. 35). Un système africain fiable d’information et une coopération soutenue sont donc indispensables pour bâtir des politiques publiques solides de migration et de développement.

En ce qui concerne les médias, leur rôle est crucial. Les médias africains doivent prendre leurs responsabilités, car laisser le champ libre aux médias occidentaux revient à laisser dominer le récit occidentalo-centriste sur les migrations africaines. Les médias occidentaux se concentrent souvent sur les réfugiés et les migrants irréguliers se dirigeant vers l’Europe, (p. 04), ce qui est une vision erronée comme le montrent les statistiques présentées précédemment. Pour contrer cette fausse perception, des reportages spécialisés selon une vision africaine sont fort recommandés.

Enfin, il est important de promouvoir la recherche
et l’enseignement supérieur dans le domaine de la migration.
« La migration en tant que discipline universitaire n’est pas bien établie dans les établissements d’enseignement supérieur du continent. Par conséquent, la plupart des personnes qui écrivent sur les migrations en Afrique sont originaires de l’Occident en raison de la rareté des bourses africaines dans le domaine de la migration » (pp. 4-5). Cette situation est grave de conséquences car c’est la vision occidentalo-centriste qui est véhiculée et ses effets ne se limitent pas au seul champ académique, mais influence également les décisions et les politiques publiques. Il est donc indispensable de rompre avec cette vision dominante et construire une nouvelle vision africaine et « faire entendre la voix des universitaires africains », (p. 05).

Conclusion

« Les Africains ont toujours émigré et continueront d’émigrer, et cette tendance semble devoir s’accentuer, comme le montrent les tendances actuelles de la mobilité qui émanent des postes frontières nationaux. Ils se déplacent à la recherche d’opportunités et parfois de sécurité. Leur déplacement apporte des avantages à leurs familles et à leurs communautés, et donc à leurs pays », (p. 02). Cette perception positive de la migration africaine, développée dans les différents chapitres de ce rapport, contraste avec la vision alarmiste et simpliste du récit occidentalo-centriste.

Le rapport souligne avec satisfaction que de nouveaux chercheurs remettent en question le récit dominant sur la migration africaine et cherchent à décoloniser la recherche dans ce domaine (p. 05). Cependant, il est important de reconnaître les efforts des pionniers qui ont combattu ce récit occidental tel que le sociologue algérien Abdelmalek Sayad[4]. Ce rapport sur la migration africaine s’inscrit en réalité dans une longue tradition critique de l’occidentalo-centrisme, à l'instar des travaux de Frantz Fanon, Samir Amin, Edward Saïd, les intellectuels du postcolonialisme et des subaltern studies, ainsi que des néo-confucéens chinois[5]. Il est significatif de noter que la majorité de ces intellectuels critiques étaient des émigrés du Sud.

Repenser les migrations africaines et en proposer un nouveau paradigme nécessite de s’enraciner dans cette tradition critique du Sud, et tout d’abord par les intellectuels du Sud.

استشهد بهذا المقال

MOHAMMEDI, S. M. (2025). Pour un nouveau paradigme sur les migrations africaines. إفريقية - المجلة الجزائرية للدراسات الإفريقة, 01(01), 39–46. https://africa.crasc.dz/ar/article/pour-un-nouveau-paradigme-sur-les-migrations-africaines