De la parole à l’écrit : une mutation africaine inachevée

Sidi Mohamed LAKHDAR BARKA (Auteur)
Université Mohamed-Ben-Ahmed Oran 2/ Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle (CRASC)
69 – 88
Dynamiques africaines : racines et horizons
N° 02 — Vol. 01 — 31/12/2025

“It is better to believe in people than in nations. In moments of grave doubts, it is essential to cling to the reality of peoples; these cannot vanish, they have no questionable a priori – they exist” (Soyinka W., 1972).

« Il est préférable de croire aux peuples qu’aux nations. Dans les moments de doute profond, il est essentiel de s’accrocher à la réalité des peuples, ceux-ci ne peuvent s’évanouir, ils n’ont pas d’apriori questionnables – ils existent. » [1]

Ce travail se propose de réfléchir sur les rapports qu’entretiennent les sociétés traditionnelles dites orales
(le contexte) -comme il s’en trouve encore aujourd’hui dans les pays africains ayant subi une colonisation - avec les institutions Étatiques à textes écrits. Les confrontations violentes de cultures qu’ont engendrées les expéditions coloniales ont fait l’objet de maintes études, qui dans l’ensemble, ont établi, défini, explicité
et dénoncé la nature traumatisante de ce phénomène, pour les peuples l’ayant vécu. De nombreuses formes, conséquences
et séquelles de ce traumatisme ont été explorées mais il y en a un, celui de la perte de la mémoire immatérielle, particulièrement délicat qui demeure sous-étudié, en ce sens qu’il requiert une appréciation mitigée de l’importance de son impact sur les sociétés concernées, car fondée sur un paradoxe, à savoir :

A) L’idéologie soutenant l’entreprise coloniale s’est donné une légitimité à porter « l’écrit » (Ngwenya, 1976, p. 45), (Benson, 1966, p. 257) [2] à ceux qui n’ont pas d’alphabet ; Les indépendances arrachées, l’écrit s’est avéré la condition sine qua non de la constitution et de la pérennité d’une conscience nationale, nouvelle façon de vivre ensemble, appelée « la Nation » représentée par l’État, (Perret, 1977, p. 71) même si encore en chantier dans certains cas.

En effet, plusieurs manières d’opérer ont marqué le cheminement de la naissance de ces nations en tant qu’entités juridiques, reconnues par des instances internationales, et chacune selon des procédés adaptés au temps et au lieu de l’événement. Notre propos n’est pas d’en faire la revue, mais d’exposer sous la forme d’une étude de cas, deux études de cas qui nous semblent singulièrement symptomatiques du malaise qu’engendre la rencontre écrit/oral, à partir de deux phénomènes postcoloniaux, relativement récents dans leurs manifestations, les balbutiements d’une littérature écrite (textes de fiction) et le fait journalistique. Nous avons là deux types de corpus qui matérialisent cette collocation discursive et posent la problématique de la gestion d’une communauté de pratique orale par des institutions écrites sans tradition dans le domaine. Souvent les communautés dont les variétés linguistiques ne sont pas écrites, sont considérées comme appartenir à la périphérie de la langue écrite, reconnue comme langue de pouvoir parce qu’officielle et décrétée nationale. Cet alibi a systématiquement été invoqué pour exclure les variétés linguistiques orales (amazigh et arabe, en Algérie, c’est-à-dire les parlers régionaux) jusqu’à la constitutionnalisation de tamazight en 2002. Bien sûr nous prenons soin de ne pas généraliser à l’échelle du continent, de même que les types de colonisation changent les lendemains des indépendances ont été vécues selon les pratiques sociales et culturelles spécifiques aux pays concernés.

Culture de l’énonciation/oralité et culture de l’énoncé/écrit en collocation discursive : colinguisme

À ce titre, les partenaires de cette rencontre que nous pouvons génériquement identifier comme étant, d’un côté le peuple, sans connotation péjorative, entendu comme l’ensemble des Africains illettrés au lendemain des indépendances, et l’Etat, institution constituée d’une minorité lettrée de ces peuples, évoluant dans un contexte de colinguisme (Balibar, 1986), la première dans le canal oral et la seconde dans le canal écrit. L’une et l’autre de ces catégories se situent à l’antipode, l’une de l’autre, du champ de l’imposition symbolique’ comme l’a défini Bourdieu « la reconnaissance institutionnalisée ou non que nous recevons chacun de son groupe (1991, 68)», celui des lecteurs et apprenants dans une culture de l’énoncé, dans ce cas le texte écrit, et celui des interlocuteurs/allocutaires (participants à la communication) dans sa réalisation orale, c’est-à-dire dans une culture de l’énonciation, comme nous le schématisons ci-dessous :

L’homme de l’oralité

L’homme de l’écrit

Énonciateur personnalisé

Énonciateur institutionnalisé

Locuteur

Auteur

Interlocuteur identifié

Lecteur anonyme

Réception immédiate, ici et maintenant

Transmission différée de l’énoncé

Effet cathartique

Relation impersonnelle

Communauté d’interlocuteurs

Communauté de lecteurs anonymes

Communauté d’énonciateurs

Communauté de lecteurs de l’énoncé

Communauté de discours

Communauté de langue

Communauté micro-discursive

Communauté macro-discursive

Culture de l’énonciation

Culture de l’énoncé

Énonciateurs déterminés dans le temps

Énonciateurs indéterminés dans le temps et le lieu

Le passage de la conscience de groupe à la conscience nationale, c’est le passage d’une culture de l’énonciation à une culture de l’énoncé. C’est aussi le passage d’une énonciation réalisée (un événement) à un énoncé (message/contenu) abstrait parce que : intellectualisé par l’incontournable opération de décodage de l’écrit.

Ainsi, dans chacun de ces canaux, nous tenterons de démonter certains mécanismes de la formulation de la pensée, qu’offre l’immensité du spectre rhétorique, extrêmement riche en enseignements, et ce du point de vue de l’analyse critique du discours. (Maingueneau, 2009, p. 19), (Adam, 2008, p. 134)[3]. Cette approche permet d’étudier les rapports qu’entretient un énoncé avec son énonciateur dans les conditions de son énonciation, pour explorer des perspectives discursives apparemment très peu sinon restées inexplorées. Ces perspectives pourraient nous aider à comprendre certains phénomènes qui restent encore problématiques, telle que la difficulté à communiquer dans un même ensemble, à développer un référentiel symbolique commun, afin d’homogénéiser l’entité juridique abstraite nouvelle
« a nation », et lui donner une réalité souveraine.

Presque tous les mouvements de libération qui ont accédé à l’indépendance se sont donné comme priorité de confirmer
et solidifier la légalité de la souveraineté acquise dans un premier temps, mais cette liberté/indépendance ne devient pérenne que lorsqu’elle s’enracine dans la conscience collective du référent « nation » dans chacune des consciences individuelles, c’est-à-dire l’imaginaire collectif. Dans ce cas, qu’en est-il de cette transition, de l’avènement d’une conscience collective de la nation chez l’individu ?

La naissance d’une nation dans un contexte d’oralité, c’est un choix, celui de l’écrit sur celui de l’oral, (discutable certainement) mais nécessaire[4], car la nation en tant que telle, est une catégorie juridique abstraite, non coextensive de sa langue officielle. Il arrive qu’elle se construise autour de valeurs dont les référents sont symboliques, pour la plupart, mais pas nécessairement unanimement partagés. Les pays d’Afrique qui ont opté pour l’anglais comme langue nationale et officielle, en sont une illustration éloquente. Dans son essence linguistique, la communauté de langue (écrite car élémentée et normalisée par les institutions de l’éducation) a une dynamique centripète, elle intègre les communautés de discours orales périphériques, par contre les communautés de discours orales, parfois variétés linguistiques parlées de l’arabe et/ou de l’Amazigh (langues nationales
et officielles) langues naturelles matrices d’un ensemble de communautés, ont une dynamique centrifuge, c’est-à-dire qu’elles excluent les locuteurs de la périphérie, qui appartiennent à la même communauté nationale.

En tant que locuteurs institutionnalisés et dont la fonction est d’institutionnaliser l’écrit, l’État a le devoir d’intégrer dans la communauté linguistique, tous les groupes de la périphérie, en s’assurant qu’ils participent à la pratique de la communication du groupe élargi sans exclusion, ni exclusive, conscient que nous n’avons pas inventé cette façon de vivre ensemble dans un même lieu nommé « pays », et reconnu en tant que « nation ». Van Dijk définit cette transition, que nous considérons être une « mutation » comme étant le passage de la « mémoire épisodique » (les faits de la vie de l’individu) à la « mémoire sémantique » (les faits de vie qui concernent le groupe, dans ce cas la nation) ou « mémoire sociale ». « Episodic memory stores personal experiences that result from processing (understanding) in STM “Short Term Memory” and semantic memory stores more general abstract and socially shared information, such as our knowledge of the language or knowledge of the world. Given the socially shared nature of the information in semantic memory, I shall call this “social memory” (Soyinka, 2008, p. 159).

Rapports énoncé/énonciateur dans la littérature

Essayons donc de déterminer comment le discours littéraire appréhende le fait des institutions de l’écrit, dans son fonctionnement discursif. Toute œuvre de fiction est fondée sur un conflit qui trouve sa fin dans un dénouement. Si l’on considère la récurrence de la thématique des personnages représentatifs de l’oralité (traditionnelle) et ceux représentatifs des institutions écrites figurées dans leurs aspects les plus typiques et pittoresques, représentées par l’État ; on distinguera deux ensembles de personnages. Ces deux catégories forment deux communautés de discours, juxtaposées, contiguës, contrastées ou même parfois antagonistes, mais jamais homogènes (Barbéris, 2012, p. 228)[5]. Elles donnent souvent à l’auteur à imaginer des situations cocasses, stigmatisantes et parfois satiriques, allant jusqu’à la caricature, de l’impossibilité de communiquer dans la société dite moderne en Afrique.

Nous tenterons de citer trois exemples pour les besoins de l’illustration, en étant conscient que ce sont là des cas de figure assez nombreux, sans pour autant prétendre fournir un échantillon systématisé de ce corpus, s’agissant d’un continent, immense champ d’investigation.

L’homme de parole

Things Fall Apart (Achebe, 1958). Dans ce roman, le chapitre dix a une dimension anthropologique de toute évidence. Il reconstitue une mise en scène théâtrale au sens propre du terme, au centre du village, nécessaire pour trancher, dans un conflit qui oppose un homme (Uzowulu) à sa femme (Mgbafo) soutenue par son clan. A la fin du chapitre, une remarque anodine entre deux « sages » souligne la disproportion entre le grotesque de la querelle
et l’événement public organisé pour demander à une épouse de rejoindre son foyer. Cette observation des deux personnages met en relief la fonction éthique du spectacle/jeu. Une décision qui relève du profane quotidien est sacralisée par neuf hommes déguisés
et anonymes, leur donnant ainsi un statut de « demi-dieux », dans ce rituel. Dans ce contexte, toute l’efficacité du système repose sur la parole, elle est acte d’allégeance et de reconnaissance du pouvoir qu’a le groupe sur l’individu.

L’homme de parole en conflit avec l’homme de l’écrit

One Man, One Wife (Aluko, 1959). Cet auteur est particulièrement connu pour avoir consacré presque tous ses romans à cette thématique de l’Africain aux prises avec l’administration. Une citation « Tu veux qu’il écrive mes mots dans son livre, pour que l’homme blanc m’attrape ? Non ! Non ! Je n’ai jamais vu Joshua avant. N’écris pas mon nom dans le livre ! Elle tremblait encore, à l’idée que ce nom puisse se retrouver dans le livre de l’administrateur » (Head, 1977, p. 124)[6]. Pour ce personnage, Bada le chef prêtre, le secret du pouvoir magique de l’homme blanc c’est l’écriture, l’enseignement. L’homme blanc a déplacé le champ de la vérité de la parole l’énonciation vers l’écrit, c’est-à-dire de l’oralité vers la tutélisation de droit qu’impose l’État.

L’homme de parole dans le ghetto de l’écrit[7]

One Man, One Matchet (Aluko, 1964). « Après avoir tué son ennemi, Alowo ne voulait plus vivre. Il tourna son propre fusil sur lui-même. Mais on ne l’a pas laissé mourir. On l’emmena à l’hôpital, et opérâmes son cou pour lui enlever la balle. On l’a recousu et maintenant prenons en charge sa convalescence. Pendant tout ce temps, il fut l’objet des meilleurs soins médicaux du pays. Et après toute cette attention et tous ces soins, que faisons-nous de Alowo ? Nous allons le pendre par le cou, jusqu’à la mort. » (Head, 1977, p. 102). [8] . Par la voix de Udo, un des sages du village, la communauté n’arrive pas à comprendre la morale qui pousserait la société à sauver de la mort un homme qui voulait se suicider, pour rendre service à sa communauté, à le soigner, pour le pendre ensuite.

Il semblerait, si l’on considère la récurrence de la thématique de l’individu aux prises avec une impossibilité de communiquer avec les institutions souveraines, que l’écrit constitue la pierre d’achoppement de l’avènement de l’espace de cohésion du groupe délimité par des frontières, la nation. En Afrique, la nation est un ensemble de groupes ethniques, violemment disséqués par la colonisation, et stratégiquement reconstitués autour d’un référent symbolique, dont souvent les seuls signes de réification se limitent à un drapeau et quelques groupes aux intérêts connexes et objectifs conjoncturels (Folayan, p. 45)[9]. Forcément l’Etat est une réalité « écrite » et la « Nation » un référent flexible et fluctuant selon des normes discursives adaptées au lieu et au moment,
et idéologiquement contraintes dans ce cas, comme suggéré par Kane « Il faudrait alors savoir si l’État – une réalité politique récente – la Nation – un postulat dans l’état actuel des choses en Afrique – prime sur des réalités culturelles de base qui conjuguent les appartenances ethniques, tribales, linguistiques, socioculturelles (Maingueneau, 1991, p. 15).

L’écrit fige le message et « permet de faire entrer le langage dans le domaine du visuel, et donc d’étudier les énoncés indépendamment de leur contexte, de les manipuler » (Maingueneau, 2009, p. 51).

La vérité doit être écrite, l’oral est évanescent, c’est un événement qui se réalise, la vérité repose sur le locuteur qui crédite l’énoncé par l’énonciation qu’il en fait. Le rapport à la vérité du monde et de la vie change, dans un cas il repose sur l’ensemble des signes (alphabet) qui le porte, l’énoncé’, dans l’autre, il repose sur la valeur de l’individu qui l’exprime, l’énonciateur. On passe donc d’une culture valorisant l’énonciateur à une culture valorisant l’énoncé. La « Nation » est une culture de l’énoncé, et tous ceux qui ne peuvent le produire dans cette forme, en sont exclus.

Ceci expliquerait éventuellement, pourquoi le roman, genre écrit, initié le premier dans ces pays, en anglais Mhudi
(Plaatje, 1930) en Afrique du Sud, n’a pu se développer en genre majeur. Il a été prédominant après les indépendances, avec même une disparition dans la deuxième décennie, les années soixante-dix, appelées « période de désenchantement » à cause du nombre de coups d’État et de guerres civiles sur le continent. Cette éclipse des formes longues (romans) n’ayant pas de lecteurs appropriés, s’est faite au profit de formes beaucoup plus proches des genres préexistants dans la tradition : contes, légendes/nouvelles ; chroniques de chefs héroïques/autofiction ; cérémonies festives
et rituels d’initiation/théâtre et opérette, etc. En littérature, on écrit à propos d’un sujet dont seul l’énoncé (formulation rhétorique) est réel sous la forme de signes imprimés sur du papier. Ce que l’on écrit maintenant peut devenir ce que l’on a énoncé dans le passé ou que l’on énoncera dans le futur, il relève des possibles du texte c’est-à-dire de modalités abstraites et indépendantes du contexte de l’énonciation écrite. Le champ d’intérêt est celui de l’imaginaire, c’est-à-dire des possibles qui pourraient se réaliser ou ne pas se réaliser, « le rêve », ou des possibles qui ne réaliseront jamais « l’utopie ». Nous sommes dans le champ de la fiction « énoncé », alors que dans la culture de l’énonciation, la fiction est d’abord un événement, un art de l’énonciation sous toutes ses formes jouées : chant, danse, mime, pantomime, déclamation, etc.

On pourrait donc se poser la question : qu’est-ce que la littérature dans une culture de l’énoncé ? Un patrimoine écrit et prolifique, « signifié » d’un privilège civilisationnel, dans les pays qui l’ont utilisée, avec une tradition typographique de plus de quatre siècles. Dans une culture de l’énonciation la même question pose le problème du lectorat. Compte tenu de sa diversité linguistique et de sa relative importance (vu les taux d’analphabétisation), une fois quantifiée, lecteurs/allocutaires
et interlocuteurs l’éducation (l’Etat) concevrait des programmes
et cursus avec le support et/ou transcription vers une tradition écrite. Les personnages de ces deux auteurs nous montrent que la priorité est de prendre en charge des méthodes de transcription de ce patrimoine de l’énonciation, et de le systématiser dans son application à l’ensemble du groupe par la gestion institutionnelle de l’État.

 

Rapports énonce/énonciateurs dans le journalisme

Nous avons choisi les illustrations du premier corpus, dans un pays d’expression anglophone, dans le deuxième cas de figure notre corpus appartient à un espace d’expression francophone, (Achebe, 1975, p. 56) [10] (bien que le français y soit secondarisé aujourd’hui) pour illustrer le fait que le rapport de l’énonciateur à l’énoncé est indépendant du code (langue) dans lequel l’énonciation se fait. On pose, succinctement, qu’elle est l’impact d’une presse écrite dans un pays de tradition orale, même si le cas de l’Algérie ne ressemble en aucune manière aux pays sub-sahariens de l’Afrique ? [11] En effet, nous avons opté pour le phénomène journalistique en Algérie, une presse écrite indépendante de la presse officielle de l’État, et qui célèbre le vingtième anniversaire (en 2010) de sa naissance. Dans un dossier de presse consacré à l’événement dans El Watan du dimanche quatre avril 2010, un des premiers journaux de cette presse, l’ensemble de la corporation s’entend à admettre qu’il y a environ 80 quotidiens (entre titres arabophones et francophones), qui sont publiés, ce qui illustre la variété des points de vue et surtout la liberté, relativisée à présent, de cette presse, qui fait de l’Algérie un cas rare parmi les jeunes nations issues des mouvements de décolonisation.

Si le phénomène est récent et apparemment original, il n’en reste pas moins symptomatique d’une mutation de la communication, mutation déterminée par un support technologique qui fournit un objet de recherches nouveau dans une discipline naissante « la médiologie ». (Maingueneau, 2009, p. 84)[12]. Que se passe-t-il dans l’acte de communication journalistique ? On observe une situation d’énonciation nouvelle qui induit trois changements dans le statut des partenaires de la communication :

a) Le statut de l’énonciateur :

- Le journaliste : rapport/ compte rendu de faits, la rue a une voix.

- Article d’auteur : tout le monde accède à la parole.

- Entretien/interview : deux co-énonciateurs.

- Lettres de lecteurs : la parole individuelle est diffusée et institutionnalisée.

b) Le statut de l’énoncé :

- Il est figé dans sa forme orale et/ou verbale, le message est transcrit en « énoncé ».

- L’oralité change de canal, du code phonique au code visuel car le message obéi aux conventions de l’oralité, c’est-à-dire du « dire ».

c) Le rapport de l’énonciateur à son énoncé :

- Il peut être conscient : auteur d’article signé.

- Il peut être inconscient :

ignoré/insoupçonné/involontaire/voire anonyme car non souhaité, en passant par le prisme d’un co-énonciateur.

- Situation inverse : le co-énonciateur peut être manipulé par l’auteur, dans un entretien. Ces deux cas posent concrètement le rapport du « locuteur » (le journaliste qui réalise l’énonciation par l’écrit de « l’interviewé ») avec « le sujet parlant » celui qui produit l’énoncé, l’auteur interviewé.

Cette relation entre les différents partenaires de l’événement communicationnel pose avec acuité, toute la problématique de la dimension manipulatrice du discours rapporté, dans ces conditions, comme nous allons l’illustrer maintenant.


Énonciateurs et coénonciateurs

Les deux énoncés qui vont suivre sont le produit du même « sujet parlant » en l’occurrence Daho Ould Kablia. Le premier intitulé « Guerre de libération. L’empreinte des étudiants » en deux parties dans El Watan du 19 p. 23 et du 20 mai p. 23, (El Watan, 2008, p.23)[13], et signé D.O.K. Ancien officier de l’A.L.N. Président de l’association AN/MALG. Le premier pose l’interrogation sur le rôle des intellectuels dans la révolution algérienne, et le second, le rôle réel des pays arabes vis-à-vis de l’Algérie durant le conflit avec la métropole, la guerre d’indépendance. Ces énoncés concernent deux propos d’une importance politique extrêmement délicate, car tous les deux relèvent d’un tabou, ce qui induit une littérature entièrement spéculative, puisque souvent fondée sur l’inaccessibilité des chercheurs à des données concrètes, référencées et fiables.

Dans le premier article, l’auteur, en admettant le mystère maintenu autour de ce fait, décide de mettre un terme à cela « Ce dernier point mérite toutefois une explication pour répondre à une interrogation récurrente souvent occultée » (2008, 23). Ainsi, il va donner une série d’éléments statistiques d’information pour couper court à la rumeur qui avait dit que beaucoup d’intellectuels avaient été massacrés par leurs chefs. On a là un énoncé produit par « le sujet parlant », auteur identifié du propos signé, de l’événement entré dans l’histoire, maintenant, par un énonciateur institutionnalisé non seulement de par sa position d’actant, de témoin, mais aussi en tant que voix officielle et légitime, de par sa position de ministre des collectivités locales (ministère de l’intérieur) de l’État algérien.

Dans le second article, portant sur le rôle des pays arabes, paru dans El Watan du lundi 16 juin 2008 p.5, l’auteur s’exprime dans le cadre d’une conférence « sujet parlant » et « locuteur » et le journaliste celui qui réalise l’énonciation par l’écrit, co énonciateur. On a là un événement privé qui devient public, on passe d’une réalisation/énonciation : locuteur/interlocuteurs en nombre restreint (conférence) à un coénonciateur/locuteur/lecteurs-interlocuteurs-allocutaires en nombre infini. Dans ce cas, il donne à l’énoncé un statut institutionnel, officiel, dans lequel nous sommes informés du rôle « pas très fraternel » de ce pays à l’égard de l’Algérie, pendant une période la plus douloureuse de son histoire. Un acte de parole qui s’accomplit dans une situation de micro-discursivité sera transcrit dans une forme macro-discursive, à l’insu de deux acteurs de l’interaction verbale réalisée[14].

On voit donc que cette nouvelle situation pose le problème de la nature du corpus de recherche pour l’historien, comme le formule si bien le journaliste (Omar Berbiche), coénonciateur, en appelant à reconsidérer « la problématique de l’écriture ou de la réécriture de l’histoire de la guerre de libération »[15], c’est-à-dire, dans notre optique d’analyste du discours, le rapport qu’entretient l’énoncé avec la vérité. Ce critère détermine directement la véracité, qualité référentielle de la source, et la redéfinition de l’objet de recherche, dans ce type de communication.

Le tableau suivant se propose de sérier et exposer les mécanismes et la complexité, qui sont mis en branle dans l’approche que le chercheur doit initier pour comprendre comment les énoncés peuvent être exploités et traités dans le souci permanent de ne pas trahir le sens discursif le plus proche de la vérité, d’une énonciation dans un contexte donné.

 


Types d’énonciateurs institutionnalisés

Objet réel

Exploitation/

traitement

Objectifs

Politiciens/

écrivains, etc.

Figures rhétoriques

Interprétation (s) : opinions

Appréciation

vérités subjectives

Historiens/
chercheurs

Corpus d’énoncés /

intertexte [16]

Comparaisons et recoupements

méthodiques

Véracité

objective de

l’événement

Journaliste

Evénement observé

Enonciation par écrit

des faits

Réalité reportée partielle et partiale

Analyste du discours

Items linguistiques (code)

Rapports énoncé/

énonciation/

conditions de l’énonciation

Possibles de sens

Partenaires de l’énonciation dans la culture de l’énoncé

Dans la culture de l’énonciation, le locuteur s’adresse à un interlocuteur, les témoins de l’acte de parole sont des allocutaires, ils participent à l’acte de communication, de façon passive. La vérité est centrée sur l’énonciateur, l’énoncé porte la marque/qualité de son locuteur Monsieur X, reconnu par la communauté. Est vrai ce qui a été dit, et rapporté de bouche-à-oreille, dans l’espace et le temps par Monsieur X.

Dans la culture de l’énoncé, il n’y a pas d’interlocuteur identifié, tous les lecteurs sont des interlocuteurs/allocutaires au premier chef. La vérité est centrée sur l’énoncé, est vrai ce qui est ou sera lu par le plus grand nombre aujourd’hui et plus vrai demain, parce que le message sera reçu en différé et qu’il n’y aura que des traces écrites de l’événement. Cela suppose que le lecteur/interlocuteur/allocutaire doit impérativement :

a) Être instruit (au moins alphabétisé) ;

b) Avoir la volonté de lire (aller vers l’énoncé), c’est-à-dire de participer à l’acte de communication ;

c) Partager avec tous les anonymes qui lisent ce message, une volonté illocutoire qui fait dire aux praticiens de la presse écrite ou orale que la communication médiatisée a pour objet de transmettre des énoncés consciemment, mais insidieusement aussi pour fonction (subliminale) d’instiller des schémas préconçus
et systématisés de représentations de l’environnement observé, dont ils témoignent.

Ces trois conditions déterminent le passage de la conscience communautaire (clanique, tribale, ethnique, etc.) à une conscience de groupe nationale, c’est-à-dire l’adhésion à une catégorie juridique abstraite qui nécessite un engagement délibéré de la part de celui qui se dit être un élément de cette entité, appelée « peuple d’une nation ».

Conclusion

Dans ces deux corpora, notre approche a été méthodologiquement déterminée par leur nature sociolinguistique et plus particulièrement discursive. En effet, le premier répond à la définition du texte, c’est-à-dire un énoncé scriptural (roman) alors que dans le deuxième, le contenu relève d’une transcription d’une énonciation (orale) vers un énoncé écrit (article de journal). Dans les deux cas la parole est portée par des locuteurs, les personnages dans les romans et le journaliste (scripteur). Les sujets parlants producteurs du message sont les auteurs dans l’un et l’interviewé dans l’autre. Notre préoccupation/questionnement est une tentative d’exposé essentiellement de la difficulté qu’entretient la langue dans son rapport non pas seulement au « signifié » mais aussi
et surtout au référent réel. L’ambiguïté ainsi que la complexité des langues à rendre compte de la vérité objective des sciences humaines et sociales, sont souvent à l’origine des méprises historiques des idéologies.

Il est vrai que la réalité discursive dans la culture de l’énonciation est concrète, en ce sens qu’elle établit l’identité culturelle de l’individu dans son acte de parole, héritage de son passé (langue maternelle). Quant à la réalité discursive dans la culture de l’énoncé, elle est intellectualisée par le médium d’un code visuel dans lequel se reconnaissent, tous ceux qui partagent le même patrimoine « grapholectique », c’est-à-dire un système référentiel qui renvoie aux mêmes valeurs d’un imaginaire, que l’on exprime par « projet de société ». Peut-être qu’il y a lieu de réfléchir encore plus, à la lumière de ce demi-siècle passé d’expériences, aux a priori qui balisent l’homogénéité des groupes qui constituent ces nations, que ce soit dans leurs formes traditionnelles ou modernes.

Encore une fois, c’est un représentant du continent africain
et du groupe qui a le plus souffert de l’exclusion, et de l’esclavage dans l’histoire de l’humanité, Pap Ndiyae qui « propose de bâtir une solidarité (noire) sur une identité « fine » des expériences
et des intérêts communs plutôt que sur une identité « épaisse » des origines et des cultures (Soyinka, 2008, p. 27). Il semblerait que la première approche (solidarité noire) additionne les différences en complémentarité, comme sources variées de richesse, alors que la seconde (identité « épaisse ») préconise les différences, comme valeurs d’échange, hiérarchisées dans une économie des cultures, de plus en plus matérialisées par des supports technologiques, aujourd’hui. Ces derniers obéissent aux lois de l’offre et de la demande, d’un marché « mondialisé », plutôt qu’aux idéaux de progrès et de tolérance, dont a terriblement besoin, ce monde en crise de ses équilibres fondamentaux.

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[1] Toutes les citations en anglais seront traduites par nous-même, en français dans le texte, et l’original sera donné en note de bas de page.

[2] Les types de colonisation varient évidemment d’une ère à l’autre du continent
et selon le pays colonisateur. L’Algérie et l’Afrique du Sud sont des colonies de peuplement comme défini par Ngwenya, « La minorité blanche a établi un système spécial de colonisation qui diffère du modèle classique en ce que le colon et le colonisé partagent le même pays ». ‟The white minority has established a special colonialist system differing from the classical model in that the colonizer and the colonized share the same country”.

Cette spécificité commune à ces deux pays est aussi clairement exprimée par Lionel Rusty Bernstein dans un pamphlet publié après les manifestations de Sharpeville, Johannesburg lors du procès de N. Mandela. « Il avertissait du danger d’une autre Algérie, et urgeant les blancs à négocier afin de satisfaire les revendications des non-blancs pour éviter une période ultime de grande amertume » ; « Warning of the danger of another Algeria, and urging whites to negotiate to meet the demands of non-whites and thus avoid anultimate period of great bitterness.

[3] « Comme l’analyse du discours est au carrefour des sciences humaines, elle est soumise à une grande instabilité. Il existe des analystes du discours orientés plutôt vers la sociologie, d’autres plutôt vers la psychologie sociale ou vers l’histoire, etc. À ces divisions s’ajoutent des divergences entre de multiples courants. Ainsi aux États-Unis les débuts de l’analyse du discours ont-ils été marqués par l’anthropologie et la sociologie, tandis qu’en France s’est développée, à partir des années 1960, une analyse du discours d’orientation linguistique, fortement influencée par l’histoire, la philosophie et la psychanalyse. » J.M. Adam va jusqu’à proposer « deux linguistiques distinctes, l’une de l’oral, l’autre de l’écrit, on doit reconnaître que les corpus et l’instrumentation nécessaire diffèrent considérablement […] En optant pour l’une ou pour l’autre de ces deux actualisations de la langue, on néglige les différences de matérialité des régimes oral et scriptural ».

[4] L’un des premiers articles de l’Union Africaine (ex-O.U.A.) pour en être membre, c’est de reconnaître les nouveaux États indépendants dans les frontières héritées de la colonisation. Dans ces conditions, les frontières ayant été tracées arbitrairement au congrès de Berlin (1885) un grand nombre de groupes ethniques, tribus et parfois villages, se sont retrouvés appartenant à deux États voisins différents. La solution la plus viable pour créer un liant commun pour homogénéiser la société nationale et lui donner une reconnaissance internationale, il fallait opter pour une langue écrite, souvent celle de l’ancien colonisateur. Ces choix, dans certains cas, se sont faits aux dépens du patrimoine immatériel de ces communautés agrégées dans la matrice nationale.

[5] « L’échange parlé véhicule avec lui des configurations de nature praxéologique, et aussi des jugements de valeur, où dominent : la familiarité, la spontanéité, l’expressivité, voire la créativité, mais aussi l’idée de vulgarité, de relâchement, de violation par rapport à la norme... Et inversement, les formes expressives font émerger des effets de parlé et de vocalité dans les discours. L’écriture se réserve la représentation des échanges formels, l’idée de pouvoir (sur la langue et sur la société), de norme et de prestige... C’est pourquoi la norme est toujours - c’est presque tautologique - une norme écrite ». (Barbéris, 2012, p. 228)

[6] “You want him to write my words in his book to make the white Man catch me? No! No! I never saw Joshua before. Don’t write my name in the book! She still trembled at the thought of her name going down in the clerk’s book.”

[7] « L’idée est en réalité largement répandue dans la communauté du ghetto que l’Etat n’est qu’un groupe culturel comme un autre, précisément celui de la société globale, universaliste, et non pas une entité au-dessus des communautés ethno-raciales et des groupes culturels ». (Moreau, 2000, p. 41).

[8] “After Alowo had shot his enemy, he did not want to live. He turned his own gun on himself. But we did not allow him to die. We took him to hospital, cut open his neck and removed the bullet. We sewed him up and are now nursing him back to health. In all that time, we concentrated on him the best medical attention in the country. And after all this care and attention what do we do with Alowo? We are going to hang him by the neck till he be dead!”

[9] Il ne faut pas oublier que les pays d’Afrique tels qu’ils sont dessinés aujourd’hui, ont été tracés sur une carte, au Congrès de Berlin, en 1884/85. “Here is how a British colonial officer in Nigeria described the method he used to shape the destiny of two future nations: ‘In those days, we just took a blue pencil and a ruler and we put it down at Old Calabar, and drew that blue line to Yola. I recollect thinking when I was sitting, having an audience with the Emir (of Adamawa), surrounded by his tribe, that it was a very good thing that he did not know, that I, with a blue pencil, had drawn a line through his territory.” (Folayin, 2022, p. 45). ‘Voici comment un officier colonial britannique au Nigeria décrit la méthode qu’il avait l’habitude de façonner la destinée de deux futures nations : ‘En ces temps-là, on prenait juste un crayon bleu et une règle et on l’a posée sur une ancienne carte de Calabar, et dessinait une ligne bleue jusqu’à Yola… Je me souviens penser, alors que j’étais assis en audience avec l’Emir (d’Adamawa), entouré de sa tribu, que ce fut une bonne chose qu’il ne savait pas, que je traçais une ligne bleue à travers son territoire ».

[10] Ces deux pays sont africains et partagent un processus historique commun, celui de la décolonisation. La tendance dans les écrits postcoloniaux à distinguer l’Afrique subsaharienne de l’Afrique du nord, n’est rien d’autre, qu’une perversion d’un a priori colonial erroné. Á cet égard, Chinua Achebe, écrivain et brillant intellectuel nigérian avertie "Ceux qui en parlant de littérature africaine veulent exclure l’Afrique du nord, parce qu’elle a appartient à des traditions différentes, ne suggèrent certainement pas que l’Afrique noire est quelque chose comme homogène » « Those who in talking about African literature want to exclude North Africa because it belongs to a different tradition surely do not suggest that Black Africa is anything like homogenous »

[11] En effet, en Algérie, il y a une tradition écrite en arabe, mais elle restait l’apanage d’une élite de chroniqueurs, poètes et grandes figures de l’histoire du pays, tels que l’Emir Abd El Kader, dont les écrits et réflexions soufis sont une référence d’humanisme et de tolérance du patrimoine culturel de ce pays. Cette écriture est une transcription de l’arabe parlé (dit dialectal), totalement escamoté à l’indépendance, avec l’avènement d’un jargon administratif et idéologique, importé du Moyen Orient, et que l’on dit correspondre à un processus d’arabisation’.

[12] Cette discipline « postule l’inséparabilité du « contenu » du discours et de son médium (c’est-à-dire le support matériel du message, mais aussi les réseaux techniques et humains qui lui permettent de circuler)(Maingueneau, 2009, p. 84) ».

[13] Journée de l’étudiant, qui correspond au 19 mai 1956, date à laquelle le FLN avait demandé à tous les universitaires et lycéens, en âge de combattre, de rejoindre le maquis. El Watan est un quotidien algérien national.

[14] « Le mime de la conversation orale aboutit à des formes dialogales écrites qu’on ne saurait confondre avec de l’oral authentique. […] C’est également vrai d’un genre dialogal de la presse écrite comme l’interview. La normalisation scripturale des énoncés aboutit à une forme de texte dialogal qu’il ne viendrait à l’idée de personne de confondre avec de l’oral authentique. » (Adam, 2008, p. 160)

[15] « Il y a là un réservoir important d’effets de voix. Ces effets sont ressentis et actualisés à la lecture : c’est le phénomène de réception qui rend saillante la voix et lui redonne vie, à partir des indices d’oralité que l’énonciateur-scripteur y a disséminés, afin de faire surgir des lignes du texte une subjectivité énonçante. Le lecteur en retrouve trace intuitivement et l’actualise dans le temps second de l’interprétation ». (Barbéris, 2012, p. 228)

[16] « L’intertexte est l’ensemble des fragments cités dans un corpus donné, tandis que l’intertextualité est le système de règles implicites qui sous-tendent cet intertexte, le mode de citations mis en œuvre » (Maingueneau, 2009, p. 79).

Citer cet article

LAKHDAR BARKA, S. M. (2025). De la parole à l’écrit : une mutation africaine inachevée. Africa - Revue Algérienne des études africaines, 01(02), 69–88. https://africa.crasc.dz/fr/article/de-la-parole-a-lecrit-une-mutation-africaine-inachevee