Alain Mabanckou, (2018) L’héritage d’une mémoire congolaise. Les cigognes sont immortelles. Paris, Editions du Seuil, 304 p

Kahina BOUANANE (Auteur)
131 – 134
Dynamiques africaines : racines et horizons
N° 02 — Vol. 01 — 31/12/2025

Alain Mabanckou est un auteur franco-congolais, il est désormais, considéré comme une référence incontournable en littérature africaine. Ses productions romanesques ont été récompensées par le « Grand Prix de l’Afrique noire » pour son premier roman Bleu, Blanc, Rouge[1] . Le roman Verre cassé [2] l’a propulsé spontanément dans l’espace romanesque de la nouvelle génération en tant que romancier africain. Les Cigognes sont immortellesest son douzième roman. En présentant son corpus, il raconte qu’« à travers Les Cigognes sont immortelles , je reviens à ce qui est essentiel à moi. Je ressens de plus en plus le besoin de dire ce qu’est mon continent et de montrer pourquoi le continent est aujourd’hui à la dérive ».

Dans Les cigognes sont immortelles, l’auteur semble reprendre la question autobiographique afin de « la retravailler à partir d’un autre lieu de parole, celui de la terre natale (…). L’authenticité affirmée est d’autant plus forte que le contexte d’écriture est celui du retour lui sert de cadre. Ce roman est un témoignage qui met en relief le fonctionnement politique des pays africains, en choisissant comme narrateur un jeune garçon emporté par sa spontanéité et sa hargne de vivre en relatant une partie des ravages du pouvoir. Ce roman reprend avec une halte personnelle les récits des continents africains où l'indépendance de chaque pays est assez récente : « enfant, je ne me rendais pas compte que 1960 était si proche de nous sinon on va dire que moi Michel j'exagère toujours et que parfois je suis impoli sans le savoir »[3].

 

L’écrivain met au centre de ses écrits l’image de l’Afrique et sa symbolique. À ce propos, dans ses conférences, il a souvent parlé de sa terre en termes d’espaces

« Imaginée, fantasmée par les Européens comme un continent sauvage, ténébreux, matière première des récits d’aventures et d’exploration, teintés d’exotisme, qui ne laissaient pourtant entendre qu’une seule voix, celle du colonisateur ». Ce texte est une (re)mise au point quant à la littérature « écrite par et pour les Africains » qui se révèle de plus en plus comme imposante, « il appartient aux écrivains noirs d’aujourd’hui de penser et de vivre leur identité artistique en pleine lumière ».

Ce compte rendu est un aller-retour sur soi, rédigé en une remarquable fusion entre la petite histoire et la grande Histoire de l’auteur franco-congolais. Dans cette production romanesque, le lecteur est envahi par la description d’une pensée -propre à son pays- qui ne semble toujours pas être apaisée. En fait, après son roman Petit Piment, Alain Mabanckou revient encore une fois avec une grande affection à décrire sa ville de Pointe- Noire. Cette fois-ci, avec Les cigognes sont immortelles, l’auteur (ré) interpelle sa terre en situant son texte dans les années 70, en se focalisant notamment sur le meurtre du président du Congo -Brazzaville, Marien N'Gouabi. On (re)découvre des moments importants de l’Histoire où il (re)trace le bouleversement de tout le système du Congo après la décolonisation.

L’auteur semble faire parler le personnage de Michel, son double autobiographique, un narrateur de onze ans qui se raconte et raconte son pays d'origine ainsi que son histoire familiale en mettant en scène les incidents qui ont emmaillé son enfance et bouleversé le cours de sa vie. C'est par la voix de Michel que cette histoire est narrée : fils unique de papa Roger et maman Pauline, il est dit à ce propos :

« Dans ce pays on a tout connu…Michel... Et le voilà qui commence à parler de l'époque ancienne, quand les Français nous ont colonisés, puis quand ces mêmes Français ont décidé que ce serait un abbé polygame, Fulbert Youlo, un Lari, donc un Sudiste, qui serait notre Premier Ministre » (Mabanckou, 2018, p. 83)[4].

Michel, sous la plume d’Alain Mabanckou raconte : « la Voix de la révolution congolaise. C’est une radio qui est tout le temps hors sujet. Au lieu de parler en long et en large de la mort du camarade président ». Toute la famille a peur de la suite, notamment après l’assassinat du « camarade président » .

L’écrivain franco-congolais évoque donc avec force les ravages du colonialisme, l'instabilité et la précarité des dictatures qui ont suivi les indépendances africaines. L'histoire se déroule sur trois jours, dont l'élément déclencheur est l'assassinat du président congol ais Marien Ngouabi, le lecteur (re)découvre des vies qui ouvrent aussi sur les mécanismes de la société africaine, avec ses préjugés ethniques. Et, c'est au plus profond de la violence après la décolonisation du Congo et de l'Afrique (par le biais des nouvelles transmises à la radio, et les habitants du quartier) que Michel offre au lecteur le témoignage d'une enfance passée dans un pays instable politiquement.

D’ailleurs, le roman met en scène des foyers congo lais qui s'étendent aux quartiers, à différentes villes, à un pays : celui du Congo. Michel a la réputation d'être un rêveur, toujours un peu maladroit :

« Je m'en fous que dans la cour de récréation, les élèves me surnomment maintenant le rêveur » (Mabanckou, 2018, p. 171). Il se définit, aussi, comme une cigogne blanche de la Révolution socialiste congo laise, en référence au chant soviétique qu'il entonnait au collège "Quand passent les cigognes » (Mabanckou, 2018, p. 114).

Derrière certaines expressions, qui semblent humoristiques, se dissimule encore une réelle blessure originelle du Congo qui n'a toujours pas été cicatrisée aujourd'hui. Mabanckou ne manque pas de rappeler au passage que la plupart des grands hommes de progrès de cette époque (par exemple Lumumba) ont été assassinés « avec la complicité de l'Occident » (Mabanckou, 2018, préface).

On découvre le quotidien d’un régime marxo-léniniste vu à travers le regard d'un adolescent audacieux que la naïveté ne peut plus protéger. Avec ses lectures et ses saisissantes prouesses narratives, « Les cigognes sont immortelles » serait le roman le plus proche d’Alain Mabanckou.

En fait, dans ce livre, Alain Mabanckou semble partager la même vision d’un autre grand écrivain africain, Ahmadou Kourouma, auteur de :  les Soleils des Indépendance Kourouma (1995)[5] . Dans cette œuvre, il ne s'agit nullement d'une simple critique de la colonisation, mais plutôt de l'héritage et des profonds bouleversements laissés derrière lui, même s’il est différé comme dans le cas du roman : Les cigognes sont immortelles, la parole de celui qui revient est enfin émaillée ; tout est évoquée par l’enfant Michel qui est certes un enfant rêveur, mais qui décrit et raconte l'Afrique post-coloniale. Il nous raconte l'indépendance, les luttes entre ethnies pour prendre ou garder le pouvoir.

Pour conclure, ce roman serait davantage une forme de témoignage. En choisissant comme narrateur un jeune garçon, la spontanéité et la naïveté dans le récit emportent les lecteurs que nous sommes. Son hommage à la langue française est un clin d’œil à des situations bien personnelles :

« Les fables de Jean de la Fontaine qu'on aimait parce que dedans il y avait des animaux intelligents qui parlaient le français sans faire de fautes de grammaire ou d'orthographe, comme s'ils étaient allés à l'école. » (Mabanckou, 2018,
p. 115).

S’agirait-il de cet aspect artistique tant revendiqué par l’auteur franco- congolais un art évolutif ? qui explique l’hommage de Dominique Perrin dans Le Monde, en qualifiant le roman de Mabanckou comme une porte et une voix joyeuse et engagé .

Pour conclure, nous empruntons à la romancière Virginie Brinker sa conception de la réussite de toute œuvre romanesque. Elle cite

« ne pas figer le vécu des souvenirs dans un monument-tombeau froid, à jamais coupé des vivants, de se ressourcer de la terre natale sans se résoudre à figer son identité, de jouer avec le lecteur sans jamais lui mentir »[6].

Et pour clore son histoire, Mabanckou dit à propos du président assassiné : Ce sont les Nordistes qui l’ont tué, mais il est devenu une cigogne, et moi je sais que les cigognes sont immortelles  (Mabanckou, 2018, p. 139).


[1] Mabanckou, A. (1998). Bleu-Blanc-Rouge. Présence Africaine.

[2] Mabanckou, A. (2005). Verre Cassé. Seuil.

[3] Mabanckou, A. (2018). Les Cigognes sont immortelles. Seuil, p. 94.

[4] Mabanckou, A. (2018). Les cigognes sont immortelles. Seuil.

[5] Kourouma, A. (1995). Les soleils des indépendances. Seuil.

[6] Propos recueillis par Virginie Brinker dans la Plume Francophone.

Citer cet article

BOUANANE, K. (2025). Alain Mabanckou, (2018) L’héritage d’une mémoire congolaise. Les cigognes sont immortelles. Paris, Editions du Seuil, 304 p. Africa - Revue Algérienne des études africaines, 01(02), 131–134. https://africa.crasc.dz/fr/article/alain-mabanckou-2018-lheritage-dune-memoire-congolaise-les-cigognes-sont-immortelles-paris-editions-du-seuil-304-p