Abdelaziz Baraka Sakin: Traduit de l’arabe par Xavier Luffin (2016). Le roman-puzzle du Darfour. Le Messie du Darfour. Paris, Zulma Editions, 208 p.

Mehdi SOUIAH (Auteur)
Enseignant-chercheur - Université d'Oran 2
135 – 137
Dynamiques africaines : racines et horizons
N° 02 — Vol. 01 — 31/12/2025

Je jouerai dès le départ la carte de la franchise. Je dis bien franchise et non pas objectivité. Le titre choisi pour cet article résumerait une expérience de lecture, la mienne de surcroit. Jamais de toute mon existence de bibliophage, je n’ai lu un texte aussi pénible, aussi lourd, aussi austère. Bien plus pénible encore que Les enfants terribles d’un certain, Cocteau. Ce n’est point une critique que j’assène au livre de Sakin, parce qu’à croire les professionnels de la critique littéraire Cocteau est un auteur de géni. Et donc il est possible que je n’ai pas su saisir la beauté du roman qui nous vient du Soudan. Mais comme il ne m’est pas demandé de juger de l’esthétisme du Messie du Darfour, mais de formuler à son propos une note de lecture de la manière la plus objective qui soit, j’ai cru sage de poursuivre, et jusqu’à la fin, ma lecture.

Il s’agit bien d’un roman-puzzle dans lequel il nous est impossible d’adhérer à l’histoire du premier coup, de la première lecture. Un patchwork de scènes qui informent chacune de son côté sur un pan de la réalité sociale ; de l’histoire du Soudan ; de la guerre civile qui déchire ce dernier. Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, la clé commence à se manifester. Une clé. Elle réside dans la posture adoptée par l’auteur, il ne veut pas que son texte soit un joyau de la littérature universelle. La beauté de la prose ce n’est pas ce dont il aspire. Il a seulement choisi l’expression littéraire comme exutoire. Une manière de faire l’autopsie d’une guerre ethnique qui déchire le pays, et qui s’allonge dans le temps, remontant ainsi à très loin dans l’histoire. Une guerre qui ne s’épuise jamais, qui se réinvente tout le temps et qui peine à voir le bout du tunnel.

Le roman éclaire sur le trait particulier que revêt la violence dans le pays. Les camps sont difficilement définissables. Qui sont les bons dans l’histoire ? Qui en sont les méchants ? La distinction n’est pas aussi tranchée, elle ne l’est jamais. Tout est dans les nuances, toutes les causes se valent. Ce qui rend la réalité du conflit complexe pour ne pas dire sans issue aucune, la vie humaine sans valeur. Dans ce climat violent « …le sang sert à régler les comptes et les ambitions des politiciens… » (p.28)

Ceci dit, le thème dominant du roman reste tout de même le soudan comme déchiré par une guerre civile. Une guerre où l’appartenance religieuse n’est pas de l’importance qu’on note ailleurs que dans le Soudan. Les différends opposant les parties sont d’ordre ethnique. La distinction entre les races a du mal à s’effacer. Ainsi lit-on en page 83 un échange entre deux acteurs du marché d’esclaves (La scène se déroule vers la fin du XIXe siècle), l’un en tant que négociant, l’autre comme marchandise qu’on négocie : « -Je suis musulman, comme toi. À quoi le marchand répondit en riant : -Tu es un nègre, et la place du nègre est au marché. » Certes la traite d’hommes n’est plus de l’ordre du jour, mais l’état d’esprit qui sous-tendait jadis cette dernière y est pour beaucoup dans le conflit. Baraka Sakin le consigne éloquemment dans son récit, ainsi écrit-il que le sultanat Bleu reste «la source des problèmes identitaires au Soudan […] ce sultanat n’avait aucun trait de civilisation particulier, que ce n’était qu’une association de marchands d’esclaves, et que lorsque son commerce périclita et que le temps passa, qu’il fut assiégé par la civilisation européenne il disparut de l’histoire pour tomber aussitôt aux oubliettes » (p.96). La violence que revêt le conflit au Darfour des temps présents n’est en définitive que le prolongement de la cruauté qui caractérisait l’esclavagisme des temps passés. Viol, castration, asservissement et autres pratiques tolérés par le seul fait que ceux qui les subissaient avaient la peau foncée.

Le mérite de ce livre réside dans le fait qu’il s’érige tel une énième preuve de ce dont l’homme est capable. Cruauté. Il peut se montrer cruel parce que dénué de savoir, de connaissance. Il est cruel quand il ignore son histoire, d’où il vient. Il est cruel parce que la différence se résume pour lui à peu de chose, au type de mélanine présente dans les cellules épidermiques. Les exemples pullulent à ce sujet, et nulle peine d’aller les chercher dans les fins fonds du passé. En novembre de l’année 2017, la chaine étasunienne CNN avait diffusé un reportage sur la vente d’esclaves en Lybie -relayée après coup par les internautes provoquant l’indignation de la communauté internationale. Une somme d’images donc de la traite d’êtres humains au XXI ème siècle. Il s’agissait de migrants pris au piège par leurs passeurs, et qui se sont retrouvées sur les « étals d’un souk aux esclaves ». Vendre son semblable est ignoble, nous serons même tentés de dire qu’en matière de cruauté, cela atteint le sommet. « Heureusement que cela se passe loin de chez nous !!», sauf que…

À voir le traitement réservé aux migrants subsahariens en Algérie, au Maroc, en Tunisie, il y a de quoi être révolté. Méprisés, craints parce que différents, pour le seul fait qu’ils n’ont pas la bonne couleur de peau.

En juin 2017 une vidéo captant un moment tout à fait banal d'une vie de migrants subsahariens avait fait le buzz sur les réseaux sociaux. Un marché improvisé sur le lit d'un oued de l'algérois. Mais à la lecture des commentaires qui ont accompagné la séquence, on ne peut se rendre compte qu'aisément à quel point certains algériens ont l'insulte au bout des doigts.

Quand il s'agit d'exprimer sa haine, ils font preuve de beaucoup d'esprit. C'est le cas, par exemple, de ce cadre de l'Office National du Tourisme (suivi par plus de 20 mille personnes, il est utile de le savoir) qui n'a pas hésité à lancer sur sa page un appel pour dire que si "les autorités, ouvre-t-il son texte de la sorte, ne bougent pas, le risque serait que ces réfugiés se transforment en miliciens qui massacreraient notre peuple". Ainsi, il existerait un milicien qui sommeillerait dans chacun de ces pauvres ressortissants. Si cela n'est pas une idée saugrenue !

Je dirai pour finir que la beauté du livre de Sakin ne réside pas dans les phrases bien faites, mais plutôt dans l’idée bien pensée. Celle-là même qui sous-tend le roman. C’est un livre utile pour tout homme capable de réfléchir, de soumettre son être, son existence à la critique. Car, enfonçant par là-même une porte ouverte, l’homme n’est pas que bonté, cruauté l’est également, il est utile de s’en rappeler.

Cite this article

SOUIAH, M. (2025). Abdelaziz Baraka Sakin: Traduit de l’arabe par Xavier Luffin (2016). Le roman-puzzle du Darfour. Le Messie du Darfour. Paris, Zulma Editions, 208 p.. Africa - Algerian Review of African Studies, 01(02), 135–137. https://africa.crasc.dz/en/article/abdelaziz-baraka-sakin-traduit-de-larabe-par-xavier-luffin-2016-le-roman-puzzle-du-darfour-le-messie-du-darfour-paris-zulma-editions-208-p