Justin KANKWENDA MBAYA, (Dir.), (2018), Le degré zéro de la dynamique politique en République démocratique du Congo, 1960-2018. Kinshasa-Montréal-Washington : ICREDES, 692 p.

Noël OBOTELA RASHIDI (Auteur)
150 – 156
Dynamiques africaines : racines et horizons. Tome 2: dynamiques historiques.
N° 03 — Vol. 02 — 30/06/2026

La problématique examinée dans cet ouvrage est la réponse à la question lancinante consistant à savoir, depuis l’indépendance, ce qui se passe au Congo sur le plan politique. Le constat douloureux est que

« la RDC donne l’image dans l’opinion nationale et internationale, d’une société politiquement en crise permanente de légitimité des institutions et de leurs animateurs (…). Cette crise est gérée par une succession de pouvoirs autocratiques ou dictatoriaux, serviteurs d’autres maîtres extérieurs qui téléguident et entretiennent la cacophonie politique, l’inconscience ou la faible conscience du sens de l’histoire et du patriotisme dans le chef de la classe politique congolaise » (4e page de la couverture).

Fort d’un tel bilan, seize scientifiques ont apporté, chacun une réponse selon son angle d’analyse. Trois traits caractérisent la dynamique politique congolaise, à savoir : l’accaparement par le jeu des personnalités et de leurs écuries ou partis politiques, l’action des acteurs internes non politiques publics ou de la société civile, et enfin les forces extérieures au pays.

« Ces traits définissent les tendances lourdes qui pèsent dans cette dynamique et annoncent les lignes de fond qui marquent le futur de la République démocratique du Congo (RDC) si des changements de cap, volontaires et importants, ne sont pas introduits en leur direction en vue de sortir le pays du degré zéro de sa dynamique politique et lui construire un autre avenir » (4e page de la couverture).

Que se passe-t-il en RDC depuis 1960 ? J. Kankwenda a souligné ce qui suit, à savoir :

« le point de départ, c’est une crise politique permanente et un État défaillant; les pesanteurs et conséquences politiques marquées par l’absence de progrès politique; la théâtralisation du jeu et du système politiques; la déviation et la réduction de l’essence du jeu politique; l’enracinement de la culture de ‟lucrativité” du ‟business politique”; le règne du tarzanisme, de l’opportunisme et de la médiocrité; l’inversion du rapport social politique de base entre les gouvernants et les gouvernés; un système politique distant du peuple mais instrumentalisé de l’extérieur; une arène politique sans carrure politique historique ou de proue, et une culture militarisée du politique et du pouvoir d’État ». (p. 36-44).

Il a ensuite livré une vue des partis politiques : plus de six cents qui n’ont aucune différence fondamentale de vision, de projet de société ou de programmes politiques (p. 45-50). Il a poursuivi en décrivant le paysage politique congolais comme un théâtre composé « d’acteurs politiques individuels ou politiciens congolais». Pourtant, la classe politique appelée à conduire le pays dans la construction de son devenir rêvé, doit être faite d’hommes et de femmes porteurs de « l’âme de cette Nation-Etat ». Cela va à l’encontre de la « troubardourdisation » de l’arène politique que l’on vit aujourd’hui (p. 51-54). Il a encore donné les traits marquants de cette classe, à savoir :

« la corruptibilité, la malléabilité, la médiocrité, l’opportunisme et le vagabondage politiques, l’absence de vision et du sens de l’histoire, l’absence ou la faiblesse de la conscience historique et de l’identité nationale, mais aussi de l’engagement patriotique dans le sens porteur de l’histoire pour le pays, l’absence ou la faiblesse du portage politique de l’âme de la nation congolaise, l’absence ou la faiblesse de la détermination à défendre la nation et monter des stratégies conséquentes comme base de mobilisation des forces du peuple », (p. 53).

Il a également épinglé les acteurs internes non politiques que sont l’armée, les Eglises et les intellectuels (p. 55-61), sans oublier les forces extérieures (les puissances extérieures, les réseaux économiques criminels, les institutions et organisations internationales (p. 61- 68).

Quatre parties composent cette volumineuse livraison. La première, consacrée à l’idéal, à l’idéologie et à la pratique des acteurs politiques, s’intéresse successivement aux dessous des oripeaux idéologiques des partis politiques congolais (chap. I, p. 77-108). Il y est abordé les principaux moments historiques traversés par les partis politiques congolais depuis l’accession à l’indépendance. Pour sortir les formations politiques de la crise, André Lubanza propose notamment de débarrasser le Congolais des carcans communautaires qui l’emprisonnent. Deux fléaux, l’ethnicité et le régionalisme, qui dominent le paysage socioculturel et politique en RDC ont ensuite été analysés (chap. 2, p. 109- 146). Obotela Rashidi suggère comme solutions l’intensification de l’éducation civique dans l’enseignement, l’apprentissage obligatoire des quatre langues nationales, etc. À ces pistes normatives s’ajoute l’appui à la génération des jeunes considérés comme groupe porteur du changement. Cette génération se forge une nouvelle conscience, une autre idée du Congo. François Kabuya (p. 147-167) a étudié l’instrumentalisation de l’économie congolaise par le pouvoir et l’affairisme politique. La culture de la prédation risque de persister tant que la politique sera considérée comme un secteur juteux et offrant moins de danger d’impunité ! Le quatrième et dernier chapitre de cette partie a été consacré à la privatisation du politique et à la gouvernance des réformes administratives (chap. 4, p. 173-215). D’après François Mukoka et François-Xavier Iyaka, le Congo n’a pas réalisé le rapprochement de l’Administration de l’administré, encore moins le développement local.

La deuxième partie, basée sur le jeu politique, les valeurs référentielles et la conquête démocratique du pouvoir, compte quatre chapitres. La première porte sur les partis politiques au Congo-Kinshasa : organisations ou écuries politiques personnelles ? (Chap. 5, p. 219-264). Dans la conclusion du chapitre, Faustin Mulambuet et Alidor Tshibanda ont déduit que « les partis politiques congolais sont des écuries personnelles et ne correspondent pas à des institutions ou des organisations durables». Le deuxième chapitre a étudié la segmentation des partis et le vagabondage des acteurs politiques au Congo-Kinshasa (1959-2017) (chap. 6, p. 265-298).

La solution préconisée pour y mettre fin se rapporte à la réduction du nombre des partis ; au développement de la tolérance et de la démocratie par l’autocritique, la discipline et la cohésion du groupe ; à la formation des membres des partis politiques. Le troisième chapitre (chap. 7, p. 299-350) concerne le vécu de la culture et la pratique politique au Congo. Il a été constaté l’existence d’un fossé entre le système politique de gouvernance et le système culturel diffus au sein du peuple gouverné. Vu le comportement égoïste de la classe dirigeante, susceptible de décourager le peuple d’en bas aux prises avec les dérapages structurels de l’économie et de la monnaie, il faut craindre que demain le pays connaisse des moments pénibles. Le chapitre quatre (p. 351-386) traite du déficit de la conscience citoyenne et de la fragilité nationale. C’est la raison pour laquelle il faut reconstruire la nation en lui conférant d’autres fondements et en réduisant l’impact des identifications ethniques.

La troisième partie de l’ouvrage donne une vue des acteurs non politiques et la dynamique politique en RDC. Elle se structure en trois chapitres. Le premier livre une vue sur l’armée, le prétorianisme et le processus politique en RDC (1960-2018) (chap. 9, p. 389-420). Pour Pamphile Mabiala, toute l’histoire de la RDC se caractérise par l’intrusion de l’Armée dans la conquête, le maintien du pouvoir et le mode de sa gouvernance. Philémon Muamba (chap. 10, p. 421-482) jette un regard sur le deuxième acteur non politique, l’Église (chap. 10, p. 421-482). La dialectique des relations entre l’État et les Églises date déjà depuis la colonisation. En dépit des hauts et des bas, chaque pouvoir qui s’installe au Congo a besoin de l’Église pour encadrer moralement et spirituellement les Congolais, les rendre dociles et se justifier par rapport au précédent. Le dernier acteur non politique, c’est l’intellectuel congolais, examiné sous l’angle de l’ambiguïté de ses engagements dans la dynamique politique (chap. 11, p. 483-502). André Yoka termine son analyse par un vœu de vivre dans une société avec des « techniciens du savoir qui savent joindre la parole à l’acte, qui ont le culte de la parole donnée, qui sont des serviteurs assermentés de la ‟res publica ”et qui sont visionnaires ».

La quatrième et dernière partie est consacrée à « l’influence immanente des forces extérieures dans la dynamique politique en RDC ». Trois chapitres étudient cette donne. Il s’agit, au premier chapitre, de «la RDC dans la géopolitique internationale » (chap. 12 , p. 505-534). Il montre la continuité de la relation de dépendance résultant notamment des ressources stratégiques du Congo et passe en revue les différentes tentatives d’ingérences extérieures. Le chapitre suivant se rapporte à « La MONUC/MONUSCO : une réédition de l’ONUC » ? (Chap. 13,p. 535-580). Depuis l’indépendance, les forces et missions des Nations-Unies sont présentes au Congo. Cette présence est diversement appréciée.

Le chapitre final est une étude sur « La géopolitique internationale et régionale dans la dynamique politique en RDC depuis 1960 » (chap. 14, p. 581-680). Cette étude a réalisé un diagnostic non complaisant de la situation politique, économique et sociale de la RDC. La dégradation de la situation dénoncée par le collectif des chercheurs concerne à la fois les acteurs tant internes qu’externes. Selon Stanislas Bucyalimwe, il faut commencer par « nettoyer » la RDC en vue d’avoir la stature de traiter avec l’extérieur !

Comment améliorer la dynamique politique en RDC ?

C’est par une question que le coordonnateur conclut cet ouvrage en s’interrogeant sur « Quel futur politique pour la RDC ? ». Après avoir analysé l’arène politique congolaise, Justin Kankwenda prévient que « ce livre n’est pas et ne veut pas être un solutionnaire des problèmes critiques de la dynamique politique dans ce pays et encore moins de son degré zéro » (p. 681). Néanmoins, l’approche prise par les contributions consiste à la connaissance de l’histoire du passé pour comprendre l’histoire d’aujourd’hui, « celle qui se passe sous nos yeux avec nous, sans nous ou malgré nous, comme véritables citoyens faiseurs de notre histoire nationale » (p. 683). Il s’agira alors « d’interpeller les acteurs politiques, les penseurs de l’histoire et les autres segments des forces vives de la nation congolaise » (p. 683). La double connaissance de l’histoire (d’hier et d’aujourd’hui) permet de bien saisir « les lignes de force de l’histoire de demain, lignes dont la maîtrise » conduit à faire l’histoire de la RDC de demain, et d’en être bâtisseur.

Ce livre est publié à un moment bien précis de l’histoire nationale. La RDC se préparait aux élections présidentielles, législatives et provinciales qui auraient dû se dérouler en 2016. Certaines tergiversations inhérentes à la classe politique congolaise en avaient retardé le déroulement ! Ces élections ont eu lieu le 30 décembre 2018 dans le calme, alors que tout le monde prévoyait la catastrophe. En effet, le contexte national était caractérisé par la résurgence de conflits. Il y avait risque que le pays « bascule dans la violence »[1]. C’est ainsi que le GEC ou Groupe d’Etude sur le Congo, basé au Centre de coopération internationale de l’Université de New York, avait, dans son rapport de décembre 2018, qualifié les élections de 2018 de « tous les dangers ». Le GEC avait justement mis l’accent sur la crédibilité de ces élections. La proclamation des résultats pourra déterminer si le pays va sortir de la zone d’incertitudes pour s’engager sur la voie du développement. À la lecture de la situation postélectorale, les incertitudes semblent persister.

Un analyste congolais vient de publier un ouvrage au titre significatif susceptible d’entrevoir une réponse à notre question.

Didier Jean Yemba Kasinde, dans Intellectuels sybarites[2], a posé deux questions consistant à savoir si « l’élite dirigeante de la RDC ne se comporte-t-elle pas comme les habitants de Sybarites, happée égoïstement par la dolce Vita ? N’est-ce pas là une incertitude structurelle pour réaliser les visées de l’indépendance de la RDC ? » (4e page de la couverture). Yemba juge sévèrement l’intellectuel congolais en le considérant comme « responsable du marasme sociopolitique ambiant qui y règne ».

Ces intellectuels se complaisent dans « l’égoïsme, le mimétisme sociopolitique, la compromission, la vassalisation de l’intérêt général ainsi que de ressources naturelles, la fétichisation des idéologies exotiques et le culte d’affreuses concussions, qui constituent les principaux leviers moral, social, économique et politique de leur mode de gestion de la chose publique » (p. 313). Yemba voit « l’avenir dans un ré-enracinement du développement dans le système des valeurs propres à chaque collectivité en rendant l’Homme cause et effet du développement » (p. 315).

Les uns et les autres ont porté un jugement sévère sur la pratique politique en République Démocratique du Congo. Le grand défi consistera à améliorer cette dynamique. Les pesanteurs sont nombreuses et ont un sérieux impact sur les efforts à entreprendre. La situation enregistrée après les élections de décembre 2018 souligne à quel point les voies de sortie restent obstruées par divers obstacles tant internes qu’externes.

L’impact du grand capital, à travers notamment l’Internationale libérale, ne devrait pas être minimisé quant à l’amélioration de cette dynamique politique.

 

 

Notes de bas de page

  1. Voir Rapport du GEC, décembre 2018.
  2. Didier Jean Yemba Kasinde, Intellectuels sybarites. La fin des indépendances en Afrique : L’incertitude congolaise, Academia – L’ Harmattan, Louvain-la-Neuve, Novembre 2018, 320 pages.

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OBOTELA RASHIDI, N. (2026). Justin KANKWENDA MBAYA, (Dir.), (2018), Le degré zéro de la dynamique politique en République démocratique du Congo, 1960-2018. Kinshasa-Montréal-Washington : ICREDES, 692 p.. Africa - Algerian Review of African Studies, 02(03), 150–156. https://africa.crasc.dz/en/article/afdfdaazlkokoko