Christiane CHAULET-ACHOUR, (2019), Dans le sillage de Frantz Fanon. Casbah Editions, Algérie : 144 p

Ammara BEKKOUCHE (Auteur)
143 – 150
Dynamiques africaines : racines et horizons. Tome 2: dynamiques historiques.
N° 03 — Vol. 02 — 30/06/2026

Parallèlement à une littérature aussi diversifiée que prolifique sur Frantz Fanon, l’ouvrage que Christiane Chaulet-Achour (CCA) nous offre à découvrir, s’ajoute aux nombreux travaux qu’elle lui a consacrés durant ces cinquante dernières années. Sa sortie en mars 2019 a donné à relever une double coïncidence hautement symbolique évoquant d’une part la date de la déclaration du
« Cessez-le-feu » et parallèlement un autre moment crucial de l’Algérie entrée dans la contestation du régime en place par l’occupation de la rue et des scènes qui rappellent les jours de fête de l’Indépendance[1].

L’auteure met en perspective trois approches du processus de sa pensée correspondant à autant de chapitres pour appréhender les caractéristiques de l’œuvre de Fanon. Annoncées dans une longue introduction intitulée « Reprendre la balle au bond : Fanon à l’horizon », elles se résument au mot clé de « désaliénation » autour duquel gravite le concept de « Décolonisation » en leitmotiv à « dignité, renversement, soulèvement et résistance » (termes repris à Bernard Doray, 2007). Ainsi qu’elle a eu l’occasion de le signaler, CCA précise que son choix n’était pas d’apporter une énième étude à celles qui existent déjà ; mais plutôt de mettre en lumière les héritages visibles qui révèlent des aspects de l’œuvre qu’elle n’avait pas vus/lus »[2].

L’éclairage biographique

L’approche biographique étant un des moyens épistémologiques pour cerner la connaissance d’un écrivain, elle constitue un préalable aux investigations fondées sur un ensemble de biographies et portraits. Une liste chronologique expose brièvement les premiers travaux sur Fantz Fanon : Renate Zahar (1970), David Caute (1970), Peter Geismar (1970), Pierre Bouvier (1971), Irène Gendzier (1973). Ceux développés à partir des années 2000, sont dissertés sous forme d’analyse critique à propos de David Macey (2001, traduit en français en 2011)[3] ; Joby Fanon (2004) et Marie- Jeanne Manuellan (2017)[4]: deux témoins de proximité ; Daniel Boukman (2016)[5] et Raphaël Confiant (2017)[6]: deux biographies martiniquaises, et puis Alice Cherki[7] un ouvrage incontournable (2000, réédité 2011)[8]. Une attention particulière sera réservée à ce dernier, compte tenu de l’importance et de l’originalité de son apport au registre des écrits concernant Fanon qu’elle a connu[9].

A travers cette lecture où apparaît « la colère » de Fanon en tant que sentiment implicite de l’injustice coloniale, l’idée de l’auteure est de nous livrer, en même temps, ce qui transparaît derrière la pensée du biographe. Aussi, peut-on entrevoir un sous-entendu à l’expression « dite de référence » pour qualifier celle de David Macey. En signalant qu’il n’a pas connu Fanon, elle expose une certaine ambiguïté sur une objectivité revendiquée qui « …s’appuie sur des interprétations à partir de l’accumulation de documents mais aussi de son regard sur ce qu’on pourrait appeler rapidement les postcolonial studies » (p. 30)[10].

Au titre des témoignages de Joby Fanon (le frère ainé de Frantz) et de Marie-Jeanne Manuellan, ils sont à apprécier par les « anecdotes et documents qui permettent de saisir Fanon à hauteur d’homme… dans son environnement familial, humain et politique » (p. 34). Daniel Boukman et Raphaël Confiant, pour leur part, apportent leur point de vue martiniquais. Ils se concentrent l’un, sur l’engagement algérien et anti-impérialiste de Fanon ; l’autre, sur des périodes moins connues, par exemple sa fin de vie aux USA. En s’inscrivant dans une démarche fictionnelle, ce dernier qualifie son œuvre de « biographie imaginée ». Enfin et en signe de couronnement de ce chapitre, l’auteure nous invite à découvrir la biographie intellectuelle d’Alice Cherki. En relatant son combat politique à travers ses activités de journaliste, écrivain, enseignant, conférencier…, elle citera en l’occurrence l’engagement de ce psychiatre dans l’analyse des questions du racisme et des situations coloniales (p. 41).

L’idée de revenir sur Fanon en tant que figure essentielle de la décolonisation (p. 39) vise non seulement les plus jeunes afin qu’ils apprennent à le connaître, mais aussi et surtout pour s’interroger sur les « conséquences psychiques » des traumatismes de l’histoire (p. 50). Interrogations que l’auteure poursuit au second chapitre en situant l’héritage intellectuel de Fanon dans le champ de la littérature.

Les points de vue littéraires

Après l’analyse des biographies consacrées à Fanon, l’angle d’approche littéraire est éclairé par trois poèmes (Kateb Yacine, Aimé Césaire, Henry Corbin), suivis de deux œuvres fictionnelles (Daniel Maximin, Messaoud Benyoucef), un roman majeur de John Edgar Wideman et un panel d’écrivaines (Romancières caribéennes, Aminata Aïdara, Assia Djebar). Par ce biais, l’auteure rapporte les marques de la reconnaissance suprême de ces illustres penseurs qui découvrent le personnage Fanon. Tous aussi créatifs, les milieux imaginatifs et autres fictions, inventent le personnage et « une nouvelle langue ». Leur rayonnement se perçoit aujourd’hui sous diverses formes d’expression dans la littérature afro-américaine, entre autres. Tant aux Antilles qu’en Algérie ou en Amérique, elles donnent à percevoir les portées idéelles de la lutte contre le colonialisme du héros Dr Frantz gravé pour l’éternité. Les circonstances de sa mort enfin, exaltées par un détour poétique à travers les poèmes de Kateb Yacine et d’Henri Corbin, donnent aussi à écouter une citation de Catherine Simon (2013) : « Certains morts ont de l’avenir. Ils deviennent non pas des fantômes, mais des ancêtres doués de paroles et capables, quelquefois, d’écouter les vivants. Frantz Fanon, par exemple ».

En écho, et face à des controverses toujours en débat, il reste à dénouer la problématique de la violence nourrie par une lecture tronquée de Fanon. Contredisant Sartre[11] sur ce point, Aimé Césaire ajuste sa réponse : « Théoricien de la violence, sans doute, mais plus encore de l’action. Par haine du bavardage. Par haine du compromis. Par haine de la lâcheté. Nul n’était plus respectueux de la pensée, plus exigeant à l’égard de la vie dont il n’imaginait pas qu’elle pût être autre chose que pensée vécue. Et c’est ainsi qu’il devint un combattant. Ainsi aussi qu’il devint un écrivain, un des plus brillants de sa génération. (…) Toujours, partout, la même lucidité, la même force, la même intrépidité dans l’analyse, le même esprit de « scandale » démystificateur » (Pierre-Louis Fort, Christiane Chaulet-Achour, 2013)[12]. Pour Théodore Glissant, la violence en tant que lutte est aussi une théorie qui selon lui relie « … les impératifs culturels, les impératifs politiques et les impératifs économiques. […] et aboutit à une pratique de la coupure radicale avec les tenants idéologiques de l’Occident » 
(p. 22).

Dans ce même esprit critique, le questionnement s’élargit au-delà de la vie et des œuvres de cet être d’exception, pour d’une part, interroger les processus de l’exclusion et du racisme ; signaler d’autre part, des dossiers en suspens. À titre indicatif, l’auteure conclut que celui de la « revendication d’égalité et de désaliénation des femmes », reste ouvert. Ces thèmes en rapport avec l’homophobie et la misogynie, ont été à la base de malentendus entre Fanon et les problématiques féministes. Au gré de cette circonstance, se sont dégagées les forces inventives d’une nouvelle forme de sociabilité qui se perçoit à travers la lecture parallèle de Fanon (L’Algérie se dévoile, 1959) et de Djebar (Les enfants du nouveau monde, 1962).

Le regard des essayistes

L’examen des travaux entrepris pour le troisième et dernier chapitre de l’ouvrage, est basé sur le choix sélectif des lectures en fonction de la spécialité littéraire de l’auteure et de la langue de travail. Au-delà des limites disciplinaires, des parenthèses critiques ciblant certains aspects pour le moins discutables, sont signalées à la réflexion. Aussi dans la profusion des études sur Fanon, sont ici approchées celles d’Edward W. Saïd, des psychanalystes Alice Cherki et Karima Lazali, et enfin d’Achille Mbembe.

Edward W. Saïd est présenté en tant que professeur palestino-américain dont la « notoriété [qui] n’est plus à démontrer aux Etats-Unis et de façon générale dans les pays anglo-saxons, germaniques ou nordiques, reste assez marginale en France » (p. 91). Ignorance ? Ou méfiance ? En tout état de cause, cette grande figure intellectuelle internationale s’est identifiée aux thèmes de Fanon s’agissant de la décolonisation, le statut et la fonction de l’intellectuel et, plus généralement, sur le post-colonialisme. A travers les citations rapportées, l’anti-impérialisme est au centre de ses réflexions captivées entre autres, par le style et la lucidité de son éloquence subversive. Au terme de cet exposé, le regard de Dominique Eddé sur E.W. Saïd souligne que Fanon parvenait beaucoup mieux que Saïd à tenir sur deux fronts à la fois, deux « voix » : « (celle) du racisme, du colonialisme, de la supériorité revendiquée d’un peuple, d’une classe ou d’une couleur de peau sur l’autre. Et (celle) du rapport de soi à l’autre qui induit une autre forme d’exigence et de lucidité fondées sur un minimum de solitude et d’aptitude à l’exil. […] C’est avec une voix faite des deux réunies que Fanon a écrit la conclusion de Peau noire et masques blancs » (p. 104).

Du côté des psychanalystes Alice Cherki et Karima Lazali, l’auteure nous avertit de son manque de spécialisation dans le domaine ; mais en tant que littéraire qui appuie ses analyses textuelles sur l’Histoire, elle s’autorise une lecture sans concession notamment quand il est fait recours à la littérature dans les travaux évoqués. Les deux psychanalystes se réclamant héritières de Fanon, s’intéressent, l’une, « … aux descendants des parents anciennement colonisés et pris dans les violences de la colonisation et de la décolonisation » ; l’autre, au « trauma colonial ». Outre, la convergence des sujets portant sur la question des conséquences, des effets traumatiques de la colonisation sur le temps présent, il convient d’observer que les travaux d’A. Cherki ont précédé celui de K. Lazali[13]. Cette mise au point aurait été anodine, si ce n’est l’étonnement de CCA qui relève au passage que cette dernière ne se réfère ni à sa prédécesseure, ni même à Assia Djebar[14]. En reconnaissant tout de même « qu’on peut tirer des passages intéressants de son ouvrage », l’absence de références aux pairs - qu’elle soit consciente ou non - est une anormalité assez remarquée par ailleurs.

S’agissant de l’historien et politologue camerounais Achille Mbembe, la difficulté de la lecture psychothérapeutique de Fanon est à la mesure de l’effort à fournir pour tenter de le comprendre. Le développement de ses idées sur le monde contemporain a pour fondement principalement Les damnés de la terre. Ses pensées, exhortent à la nécessité de « …revenir à Fanon,…qui a tant analysé la guerre coloniale et il faut donc puiser dans la “ pharmacie” qu’il nous a laissée » (p. 122). A l’instar de ceux qui ont déjà adhéré au mouvement et fait entendre leur voix[15] à l’échelle de la bien nommée « pensée monde », l’invitation met en perspective un chantier à découvrir.

Ouvertures en guise de conclusion

Dans cet ouvrage sur Frantz Fanon, Christiane Chaulet-Achour nous a fourni quelques éclaircissements sur sa pensée et ses actions contre le colonialisme. Inscrits dans les limites de son domaine de compétence qu’est la littérature, ils contribuent à mieux comprendre les menaces de l’aliénation et de l’injustice sur la société de nos jours. La pluralité des intérêts de l’étude et des analyses effectuées se décline sous des approches observant la réciprocité des rapports humains chez Fanon. A ce propos, sont signalées, sans exhaustivité, les réflexions sur la Nouvelle-Calédonie (Eddy Banaré, 2014) ou encore le Maroc (Kenza Sefrioui, 1987). De même, l’existence d’un potentiel artistique (cinéma, musique) et le foisonnement actif des projets annoncés donnent à augurer du changement raisonné des luttes en cours d’évolution. Approfondir la vision de Fanon, c’est aussi contester certaines formes d’interprétation de sa pensée visant à le qualifier d’« apôtre de la violence ». L’allégation datant de la période coloniale avait pour objectif d’interdire « Les damnés de la terre ». Dans cette continuité, quelques travaux saillants méritent d’être signalés en vue de renforcer l’éclairage sur des questions attenantes et actuelles[16].

Derrière la posture éminemment engagée de Christiane Chaulet-Achour se reflète l’enthousiasme à porter avec détermination la reconnaissance de Fanon à un moment où l’influence militante diffuse les principes de la démocratie dans le monde. En ce sens et particulièrement en Algérie aujourd’hui, il est plausible qu’il existe un lien entre la pensée de Fanon et le mouvement populaire dénommé « Hirak » (Saoudi, 2019)[17]. Déclenché le vendredi 22 février 2019, il exprime la mobilisation pacifique d’un peuple se sentant dépossédé et lésé, ayant subi une violence symbolique, appelant à l’instauration d’un État de droit et à la démocratisation de la vie politique et sociale.

Notes de bas de page

  1. Il s’agit du mouvement « hirak » déclenché le 22 février 2019. Compte-rendu d’Afifa Bererhi publié dans El Watan le 5 mars 2019.
  2. Entretien accordé à Johan Faerber, le 10 mai 2019, Diacritik, « Achour : Fanon est un antidote à tout ce qui enferme et expulse ».
  3. Macey David, Frantz Fanon, 2001, London, Granta Books. Traduction française par Christophe Jacquet et Marc Saint Upery, Editions La Découverte, 2011, Frantz Fanon Une vie.
  4. Marie-Jeanne Manuellan, 2017, Sous la dictée de Fanon, éditions L’Amourier.
  5. Daniel Boukman, 2016, Frantz Fanon- traces d’une vie exemplaire, L’Harmattan.
  6. Raphaël Confiant, 2017, L’insurrection de l’âme- Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex, Caraïbéditions
  7. Alice Cherki, 2000, Frantz Fanon-Portrait, Le Seuil. Enrichie d’une postface lors de la réédition de 2011
  8. Selon l’aveu de Christiane Chaulet-Achour exprimé dans l’entretien sus-cité: « C’est le “portrait” d’Alice Cherki qui m’a donné le coup de pouce que je devais attendre secrètement, pour oser, à mon tour, écrire sur Fanon. »
  9. Justine Canonne, 2012, a montré que Fanon a été une source d'inspiration pour les postcolonial studies, mais que son œuvre était plutôt mal connue en France. Frantz Fanon : contre le colonialisme, Dans Sciences Humaines 2012/1 (N° 233), p.28. « Les postcolonial studies émergent dans les années 1980, s’étendant des États-Unis à l’ensemble de la sphère culturelle anglophone, dont le Royaume- Uni, l’Australie et l’Inde. Transdisciplinaire, ce courant entend dépasser par la critique ce qui survit du passé colonial dans les manières de voir et les discours contemporains ».
  10. La préface de Sartre aux Damnés de la terre se prête en caution aux interprétations hors du contexte de la colonisation/décolonisation
  11. Pierre-Louis Fort, Christiane Chaulet-Achour, (2013), La France et l'Algérie en 1962 : De l'histoire aux représentations textuelles d'une fin de guerre, KARTHALA Editions, 332 pages.
  12. Karima Lazali, 2018, Le trauma colonial- Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie, Paris, La Découverte.
  13. Djebar, A. (1996). Le Blanc de l'Algérie. Albin Michel.
  14. Il est recensé en bibliographie que les références utilisées dans l’ouvrage.
  15. Il nous semble utile de signaler ici quelques références se rapportant à des travaux sur Frantz Fanon, publiés par le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) ainsi que le (CODESRIA) : Remaoun, H. (2000). La question de l’histoire dans le débat sur la violence en Algérie. Insaniyat, (10), 11-20. Remaoun, H. (2005a). Aux origines de la violence islamiste en Algérie : à propos de quelques tentatives d’approche. Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres, 1(2). Remaoun, H. (2005b). Frantz Fanon et le marxisme : une approche de la dynamique sociale et politique en Afrique coloniale et postcoloniale. In T. Bah (dir.), Intellectuels, nationalismes et idéal panafricain : perspective historique (p. 143-156). CODESRIA. Remaoun, H. (2006). Mostefa Lacheraf, Frantz Fanon, la paysannerie et la révolution. In O. Lardjane (dir.), Mostéfa Lacheraf : une œuvre, un itinéraire, une référence. Casbah Éditions. Keita, L. (2017). Frantz Fanon: Anti-colonial and Pan-African revolutionary [Compte rendu de l'ouvrage Frantz Fanon: The militant philosopher of Third World revolution, par L. Zeilig]. Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres, 13(1).
  16. Saoudi, A. (2019, 10 mai). HIRAK. « Frantz Fanon est en phase avec cette vague de fond ». Diacritik. https://diacritik.com/2019/05/10/hirak-frantz-fanon-est-en-phase-avec-cette-vague-de-fond/

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BEKKOUCHE, A. (2026). Christiane CHAULET-ACHOUR, (2019), Dans le sillage de Frantz Fanon. Casbah Editions, Algérie : 144 p. Africa - Algerian Review of African Studies, 02(03), 143–150. https://africa.crasc.dz/en/article/afdfdzrererere