Présentation

Ouiza GALLEZE (Auteur)
Centre National de Recherches Préhistoriques, Anthropologiques et Historiques (C.N.R.P.A.H)
17 – 23
Dynamiques africaines : racines et horizons
N° 02 — Vol. 01 — 31/12/2025

La revue Africa propose, dans cette double livraison, un ensemble pluriel de contributions qui interrogent les trajectoires intellectuelles, sociales et culturelles du continent africain et de ses diasporas. Il s’agit de « Penser l’Afrique entre mémoire et culture », mettant en évidence les dynamiques sociales et historiques.

À travers des approches relevant de l’économie politique, de la sociologie, de l’histoire, de l’anthropologie, de la littérature et de la philosophie, les auteurs offrent une réflexion approfondie sur les héritages et les dynamiques contemporaines, en revenant sur les tensions qui traversent le Continent.

Une grande diversité de thématiques est abordée. Sur le plan sociopolitique, l’attention est portée sur les effets durables de la colonisation ainsi qu’à la critique du système économique mondial. Sur le plan des héritages culturels, l’analyse met en évidence l’existence d’un imaginaire social structurant, qui organise les systèmes symboliques et mythologiques, les pratiques culturelles et les formes de la mémoire collective. Ces dimensions s’expriment et se transmettent à travers les traditions orales aussi bien que par les productions écrites. L’ensemble de ces perspectives vise à éclairer les profondes mutations culturelles et identitaires à l’œuvre dans les sociétés africaines contemporaines.

Au-delà de la diversité disciplinaire des contributions, des problématiques transversales se dégagent, permettant de dessiner une véritable cartographie intellectuelle. Ces travaux convergent autour de questions majeures : dans quelle mesure la production du savoir ainsi que la quête de sens, dans les sociétés postcoloniales, dans des contextes de profondes mutations, peuvent-elles contribuer à redéfinir la place de l’Afrique dans l’économie mondiale, tout en tenant compte à la fois des héritages ancestraux, des formes de résistance et des effets durables du fait colonial ? Plus généralement, comment penser l’Afrique à partir de ses propres expériences historiques, de ses systèmes de pensée et des transformations sociales contemporaines qui la traversent ?

Les deux volumes de cette édition de la revue Africa s’organisent autour de deux grandes thématiques complémentaires : les dynamiques culturelles et les dynamiques historiques. Les premières interrogent les formes par lesquelles les sociétés africaines produisent du sens, transmettent leurs savoirs et façonnent leurs identités à travers les mythes, l’oralité, les pratiques de nomination ou encore les relations à l’altérité. Elles mettent en lumière la vitalité des systèmes symboliques et des expressions culturelles qui structurent les imaginaires collectifs. Les dynamiques historiques, quant à elles, éclairent les processus politiques et sociaux qui ont marqué les sociétés africaines, depuis les héritages de la colonisation et les luttes de libération jusqu’aux réflexions critiques sur le développement et l’ordre mondial. Ensemble, ces deux perspectives montrent que l’histoire et la culture ne peuvent être dissociées : elles participent d’un même mouvement de compréhension des trajectoires africaines et des transformations contemporaines du continent.

Dans le volume Dynamiques culturelles, toutes les contributions explorent les formes par lesquelles les sociétés africaines produisent du sens, transmettent leurs héritages et élaborent des visions du monde qui articulent tradition et modernité. Dans « Mythologie et quête de sens », Ouiza Galleze montre que les mythologies africaines ne doivent pas être réduites à de simples récits folkloriques. Elles constituent au contraire de véritables systèmes de pensée, structurés autour du sacré, du cosmogonique et de la morale sociale. À travers leur diversité ethnique et géographique, ces mythes révèlent une cohérence profonde et expriment une vision du monde partagée, fondée sur l’idée du lien. Les récits mythologiques relient les humains au ciel, à la terre, aux vivants et aux ancêtres, et participent ainsi à la construction d’une philosophie relationnelle qui traverse les cultures africaines. L’étude des mythes apparaît dès lors comme une voie privilégiée pour penser l’expérience humaine et reconstruire une Afrique symboliquement ouverte, dépassant les frontières politiques contemporaines.

Dans cette même perspective, Benaouda Lebdai s’intéresse aux « Cultures orales dans les littératures africaines » et propose une réflexion sur la notion d’orature. Il montre comment de nombreux écrivains postcoloniaux ont intégré le patrimoine oral africain dans leurs œuvres de fiction afin d’échapper à une vision strictement eurocentrée de la littérature. L’oralité devient alors une ressource esthétique et narrative qui nourrit l’écriture et transforme la langue héritée de la colonisation. Par différents procédés de transformation, d’adaptation et de réécriture, l’orature contribue à l’émergence d’une esthétique originale de la transmission. Cette dynamique témoigne d’un renouveau littéraire où l’écriture devient le lieu d’une réappropriation culturelle et d’une affirmation identitaire.

Cette réflexion sur la relation entre oralité et écriture est prolongée par Sidi Mohamed Lakhdar Barka dans « De la parole à l’écrit : une mutation africaine inachevée ». L’auteur s’interroge sur les rapports complexes entre les sociétés de tradition orale et les institutions modernes fondées sur l’écrit, dans les contextes africains marqués par l’expérience coloniale. À partir de deux exemples, l’émergence d’une littérature écrite au Nigéria et le développement du journalisme en Algérie, il met en évidence les tensions qui accompagnent le passage d’une culture de l’énonciation à une culture de l’énoncé. Dans les sociétés orales, la vérité est portée par le locuteur, par la parole incarnée et par la relation entre celui qui parle et ceux qui l’écoutent. À l’inverse, les sociétés de l’écrit accordent leur légitimité aux textes, aux signes et aux institutions qui les produisent. Ce déplacement transforme profondément les modes de communication et les formes d’autorité symbolique. Il soulève également la question de l’inclusion dans la nation moderne, car ceux qui ne maîtrisent pas les codes de l’écrit risquent d’être marginalisés. La réflexion de l’auteur invite ainsi à repenser les modèles communicationnels qui structurent les sociétés africaines contemporaines.

Dans un autre registre, Léonce Ki examine la question de « La dation de nom en pays San », du Burkina Faso. À partir d’un corpus de plus de deux cents prénoms recueillis dans la province du Nayala, il met en évidence un système anthroponymique particulièrement riche, où les noms propres fonctionnent comme de véritables marqueurs sociaux et cosmologiques. Les prénoms y sont organisés selon plusieurs critères, parmi lesquels le corps, le temps, l’espace, le statut social, les stratégies existentielles et les valeurs morales. Ce système révèle la manière dont l’individu est inscrit dans un réseau de relations qui relie le monde social, l’environnement cosmique et l’histoire collective. L’anthroponymie San apparaît ainsi comme un dispositif de construction identitaire qui privilégie l’appartenance au groupe plutôt que l’affirmation de la singularité individuelle. Paradoxalement, cette richesse classificatoire engendre aussi une forte homonymie, qui renforce le sentiment d’appartenance communautaire.

Enfin, Khaled Boudaoui analyse la dynamique culturelle dans le contexte algérien contemporain. Dans « Culture et altérité : dynamiques et spécificités dans le contexte algérien », il met en évidence la culture comme une énergie créatrice en constante recomposition. L’auteur insiste sur le rôle fondamental de l’altérité dans la formation des identités collectives et dans la vitalité de la création artistique et sociale. Il souligne également les tensions qui traversent la société algérienne, notamment celles liées à l’anomie sociale, au poids des normes religieuses et à certaines formes de rigidité dogmatique. Ces contraintes peuvent limiter l’espace critique et fragiliser le développement des sciences sociales ainsi que l’expression de la subjectivité individuelle. En ouvrant son analyse aux contextes africains et méditerranéens, l’auteur montre que la culture demeure un levier essentiel pour penser la modernisation, la démocratie critique et la résilience des sociétés postcoloniales.

Ce volume sur les Dynamiques culturelles a su interroger les formes de production et de transmission du sens dans les sociétés africaines, mettant en lumière le rôle fondamental de la mythologie, des traditions orales et des pratiques symboliques dans la construction des imaginaires collectifs. Les contributions montrent comment la parole, longtemps vecteur privilégié du savoir, continue d’alimenter les littératures africaines tout en dialoguant avec l’écrit et la modernité dans un processus de transformation et de développement encore inachevé. La réflexion sur la culture, la construction du sens, l’altérité, la nomination ou les structurations identitaires soulignent les tensions et les interactions entre héritages locaux, influences historiques et dynamiques contemporaines. Ces travaux assemblés mettent en évidence une culture africaine en mouvement, capable de préserver ses fondements tout en se réinventant face aux mutations du monde actuel.

Le volume Dynamiques historiques propose quant à lui une exploration des processus politiques, sociaux et intellectuels qui ont marqué les trajectoires africaines, en mettant l’accent sur les héritages de la colonisation, les luttes de libération et les débats contemporains sur la mémoire et le développement. Dans « La Révolution algérienne : passion et engagement », Yamina Rahou revient sur le témoignage d’Elaine Mokhtefi, militante américaine engagée aux côtés des indépendantistes algériens. À travers ce récit autobiographique, l’autrice retrace un parcours de vie entièrement consacré à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Elle évoque notamment l’arrivée d’Elaine Mokhtefi à Paris au début des années cinquante et sa rencontre décisive avec les militants algériens. Le livre décrit aussi l’effervescence politique d’Alger après l’indépendance, lorsque la Capitale Alger devint un centre international des mouvements de libération. Des militants venus d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine s’y retrouvaient pour échanger leurs expériences, et des organisations comme les Black Panthers y trouvaient un espace de solidarité politique. Le témoignage met ainsi en lumière le rôle de cette ville comme carrefour des luttes anticoloniales et comme symbole d’un internationalisme militant.

Dans un registre plus sombre, Christian de Montlibert analyse la politique sur « Les Camps de regroupement en Algérie 1954-1962 », mis en place par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Près de trois millions et demi de personnes furent déplacées, et environ deux millions et demi regroupées dans des camps. Une politique qui provoquera l’une des plus vastes migrations forcées de l’histoire contemporaine. Les expulsions furent brutales et les populations déplacées durent vivre dans des conditions précaires, d’abord dans des camps improvisés, puis dans des villages reconstruits selon les plans de l’administration coloniale. En plus de la délocalisation, ces regroupements avaient une dimension idéologique, car l’armée française cherchait à transformer les modes de vie et les mentalités des populations rurales. Une tentative de restructuration sociale qui entra en contradiction avec les traditions paysannes et contribua à déstabiliser profondément les communautés concernées.

La question des héritages coloniaux est également abordée par Lamia Tennci dans son analyse de l’ouvrage de la psychanalyste Karima Lazali consacré aux effets psychiques de la colonisation. Avec « Les blancs de l’Algérie : Ou comment "panser" aujourd’hui l’héritage colonial ? », l’autrice s’interroge sur les difficultés rencontrées par de nombreux sujets pour exprimer avec des mots les traumatismes hérités de l’histoire coloniale. Selon cette approche, la colonisation ne se limite pas à une domination politique ou économique ; elle laisse également des traces profondes dans les imaginaires, les structures sociales et les subjectivités individuelles. Pour comprendre ces effets durables, Karima Lazali mobilise un dispositif d’analyse qui associe la psychanalyse, l’histoire et la littérature. Ce travail vise à révéler les silences et les effacements produits par la violence coloniale et à reconstruire des traces là où l’histoire officielle a laissé des blancs. Cette réflexion met en évidence la persistance de traumatismes qui continuent de marquer les sociétés contemporaines et d’entraver la possibilité d’une véritable libération intérieure.

Dans une perspective différente, Malek Kerdel s’intéresse aux « Maîtres du Sens du sud algérien et leurs prolongements en Afrique subsaharienne ». À partir d’une étude consacrée notamment à la région des monts des Ouled Naïl, il recense un grand nombre de mausolées dédiés à des figures spirituelles. Les zaouïas ont joué un rôle central dans la transmission du savoir religieux et dans l’encadrement des communautés. Elles ont également contribué à la diffusion de l’islam au-delà des frontières du Sahara, vers les populations d’Afrique subsaharienne. Les qoubbas (mausolées) qui parsèment le paysage témoignent de l’importance de ces lieux qui abritent ou rappellent des « hommes de Dieu » dans la mémoire collective et dans l’organisation des sociétés locales. Des maîtres spirituels qui ont participé à la construction de réseaux religieux et culturels, structurant durablement les relations entre les différentes régions du Continent.

Hedi Saidi, pour sa part, examine, dans « Les jacobins et les évolutionnistes dans la Tunisie précoloniale. Une interculturalité plébiscitée ou subie ?», les relations entre l’histoire tunisienne et l’héritage intellectuel de la Révolution française. Son étude montre comment les élites réformatrices de la Régence de Tunis, au XIXe siècle, se sont approprié certains idéaux issus de la pensée politique européenne. L’auteur évoque notamment la constitution tunisienne de 1861, considérée comme la première constitution du monde arabo-musulman. Cette tentative de modernisation institutionnelle s’inscrivait dans un contexte d’influences multiples, mêlant inspirations occidentales et références orientales. L’article analyse les ambitions et les limites de cette expérience réformiste, en s’interrogeant sur les raisons de son échec.

Enfin, Benabbou Senouci consacre son étude au « Penseur-phare de l’anticapitalisme moderne », soit la pensée de l’économiste Samir Amin, figure majeure du tiers-mondisme et de la critique du capitalisme mondial. L’auteur rappelle que Samir Amin a occupé des fonctions importantes au sein de l’Institut africain de développement économique et de planification, rattaché à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Sa contribution intellectuelle repose sur une idée centrale : le sous-développement n’est pas un retard naturel, mais le produit historique du développement des économies centrales. Cette analyse conduit Samir Amin à élaborer une critique du système économique mondial fondée sur la notion d’échange inégal entre le centre et la périphérie. Sa réflexion propose également des pistes pour penser des stratégies de rupture, notamment à travers le concept de déconnexion, afin de permettre aux sociétés du Sud de construire des modèles de développement autonomes. L’étude de Benabbou Senouci souligne l’actualité de cette pensée pour comprendre les déséquilibres persistants de l’économie mondiale et les défis auxquels sont confrontés les pays du tiers-monde.

Le volume sur les Dynamiques historiques a su explorer des événements, des mémoires et des figures intellectuelles qui ont marqué l’histoire contemporaine de l’Afrique. Les contributions reviennent sur la Révolution algérienne, à travers l’engagement des acteurs et les réalités souvent douloureuses de la guerre, notamment l’expérience des camps de regroupement. Elles interrogent également la manière dont l’héritage colonial continue d’influencer les sociétés africaines actuelles et les efforts nécessaires pour dépasser ce passé et repenser l’Afrique autrement. Les études mettent également en lumière les circulations culturelles et spirituelles entre le sud algérien et l’Afrique subsaharienne, révélant des réseaux historiques souvent méconnus. La réflexion s’élargit à l’histoire intellectuelle du continent, à travers notamment la figure de Samir Amin et son analyse critique du capitalisme mondial. Enfin, le regard porté sur la Révolution française depuis l’histoire tunisienne invite à repenser certains récits historiques dans une perspective africaine. Ensemble, ces travaux montrent que l’histoire africaine est faite d’interactions, de résistances et de relectures permanentes du passé.

Après ces lectures suggestives, il apparaît d’une part que les cultures africaines révèlent des tensions entre héritages et modernité, ainsi qu’entre traditions orales, imaginaires collectifs et dynamiques identitaires. Par ailleurs, l’exploration des mémoires historiques, des circulations culturelles et des héritages coloniaux invite à une relecture du passé. Comment ces significations sont-elles produites et transmises dans des contextes de transformations profondes ? Comment ces interactions, ces résistances et ces recompositions contribuent-elles à repenser l’histoire et la place de l’Afrique dans le monde contemporain ? Telles sont les interrogations qui nourrissent et orientent la réflexion à venir.

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GALLEZE, O. (2025). Présentation. Africa - Algerian Review of African Studies, 01(02), 17–23. https://africa.crasc.dz/en/article/a