Amal DJAÏLI AMADOU, (2020). Femmes africaines : entre poids des traditions et désir de changement. Paris : Editions Emmanuelle Collas, 252 p.

Aïcha BENAMAR (Auteur)
103 – 110
Varia
N° 01 — Vol. 01 — 27/07/2025

Toute œuvre romanesque peut être appréhendée comme pratique d’écriture, source documentaire et monde social. Elle est de nature anthropologique en raison des visions de ce monde, de ses symboles et de ses mythes qu’elle met en scène. Le dernier roman de Djaïli Amadou Amal, écrivaine camerounaise, nous interpelle à cet effet, et ce, à plus d’un titre : en tant que femmes, africaines et témoins de phénomènes sociaux, telles les violences conjugales et/ou les situations de polygamie. Nous proposons d’en faire une approche anthropologique visant la spécification des traits invariants qui relèvent de son substrat culturel. Il s’agit de soumettre le roman à une lecture du discours entrant dans la représentation que la société se donne d’elle-même. Les principales questions auxquelles nous répondrons dans ce texte sont de savoir quel est le principal trait culturel invariant de ce roman ? Quelles sont principales problématiques qui sous-tendent l’œuvre de Djaïli en général et son roman les impatientes en particulier ? Comment cette œuvre s’inscrit-elle dans la production littéraire féminine sub-saharienne?

La patience versus impatience : un trait culturel invariant

Nous admettons que le titre d’un roman ne fait pas le livre, encore moins l’œuvre. Il introduit en revanche le contenu du texte et en donne le ton. C’est le point d’accrochage vers lequel notre attention s’est dirigée en premier lieu. Derrière ce titre à la fois énigmatique et ambigu, ne s’agit-il pas plutôt de la patience dont les femmes africaines sont obligées de s’armer, afin de s’adapter aux conditions de vie qui leur sont imposées? Une épigraphe, en termes de deux proverbes centrés sur la patience, précède l’introduction du roman : un proverbe peul « Munyal defan hayre » ou « La patience cuit la pierre» et un arabe «La patience d’un cœur est en proportion de sa grandeur ». Le lecteur qui interroge ces deux proverbes donnera sans doute un premier sens à la patience en termes d’endurance, de tolérance et de courage.

Patienter est un trait de caractère qui s’entraîne et s’entretient. Il va de pair avec la constance et la persévérance. Dans l’Islam, religion évoquée à travers la trame textuelle, la patience est considérée comme l’une des caractéristiques de l’âme pieuse
et reconnaissante envers son Dieu. En effet, l’Homme a été « créé prompt dans sa nature. Je vous montrerai Mes signes [la réalisation de Mes menaces]. Ne me hâtez donc pas. » (Sourate 21, Verset 37). Patienter pour les co-épouses, dans le roman de Djaïli, c’est accepter son destin et se satisfaire des dons « du ciel ».

La patience peut être définie soit comme l’accomplissement de sa volonté, soit comme la capacité de suspendre cette volonté. On parlerait dès lors de patience résignée et docile (Housset, 2008 : 24). Contre un abandon docile, il est certainement possible de valoriser une certaine impatience de celle qui ne veut plus se soumettre. Ce serait dès lors la capacité de ne plus accepter, voire de rejeter les traditions oppressantes. Si le concept de patience se prête à l’analyse, « l’impatience n’est pas un concept analytique », selon Chabert (2018, p. 319). Elle est assimilée à un manque de patience. Et si la patience semble être une valeur dans les cultures africaines, l’impatience serait l’absence de cette valeur. Dès l’incipit du roman, cette valeur est énoncée :

« Patience, mes filles ! Munyal! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie. Telle est la vraie valeur de notre religion, de nos coutumes, du pulaaku[1]. Intégrez-la dans votre vie future. Inscrivez-la dans votre cœur, répétez-la dans votre esprit ! Munyal, vous ne devrez jamais l’oublier ». (p.15)

La patience est érigée en vertu dans le sens de capacité de vivre au quotidien un certain nombre de principes et de valeurs. Elle est susceptible de conduire aux vertus cardinales que sont la foi en Dieu et l’espérance. Nous déduisons qu’elle n’est pas un but en elle-même, mais plutôt un moyen de surmonter les difficultés
et réduire les tensions au sein du ménage polygamique. « Munyal, mes filles, car la patience est une vertu. Dieu aime les patientes, répète mon père, imperturbable » (p.16).

C’est toujours l'argument religieux, en faveur de la polygamie, qui est mis en avant.

Le roman Les impatientes serait un appel à la prise de conscience, sûrement tardive, qui remet en question les comportements de soumission des femmes dont la patience a été exacerbée à outrance. Leur volonté « d’insoumission » relèverait de l’impatience projective et volontariste.

Les principales problématiques qui sous-tendent la trilogie de Djaïli

Nous connaissons l’auteure pour ses trois ouvrages traitant des violences et des discriminations dont sont victimes les femmes de l’Afrique subsaharienne: Walaandé, ou l'art de partager (Yaoundé, Editions Proximité, 2010), Mistiriijo, la mangeuse d'âmes (Yaoundé, Editions Ifrikiya, 2013) et Munyal (Yaoundé, Editions Proximité, 2017) ou les impatientes (Goncourt des lycéens, Paris, Collas, 2020). Son premier roman Walaandé[2], ou l'art de partager met en exergue les conditions de vie des femmes, dans les ménages polygamiques. La polygamie est une vieille forme de mariage, mais qui est toujours d’actualité. Elle est pratiquée sous différentes façons dans plusieurs contextes. On annonçait son déclin (Nathalie Mondain et al., 2004, p. 273), pourtant elle résiste encore malgré les différentes mutations socioculturelles dont l’Afrique contemporaine est le théâtre (Nguimfack, 2014, p. 49). Djaïli ouvre son récit par ce discours sur la co-épouse dans un ménage polygamique :

« Personne ne veut savoir ce qu’elle ressent. D’ailleurs, ressent-elle quelque chose ? Elle n’est qu’une épouse du Sahel ? Elle est si différente de ses consœurs du monde entier, si résignée dès sa plus tendre enfance, elle était déjà̀ une épouse du Sahel. » (p. 7).

En revanche, la résignation poussée à l’extrême finit par pousser les femmes à réagir. Elles finissent par rejeter l’autorité de l’époux lui imposant le droit plus tard de divorcer.

Son second roman Mistiriijo, la mangeuse d'âmes, semble détourner le sujet vers une fausse anthropophagie alors que le substrat culturel continue à drainer l’attention du lecteur vers des foyers où l’on continue à célébrer des mariages précoces et forcés des jeunes filles. Aïssatou est l’une des victimes du mariage précoce et arrangé par les parents pour des raisons économiques :

« Tu épouseras Alhadji Sambo. Il n’a qu’une seule femme. Tu seras la seconde. Tu le connais ? Il est riche. C’est le seul à avoir accompli le pèlerinage dans tous les environs. » (p. 54).

Pendant que la jeune fille continuait à vivre dans la naïveté totale ignorant les règles élémentaires de la vie, son père choisit de la conduire dans un foyer sans son consentement et sans préparation aucune. Les croyances occultes et mystico-religieuses exhibées dans ce roman constituent un frein à l’épanouissement de la femme. L’image antique de la femme réapparait ici : « la chasse aux sorcières », la superstition, le mysticisme, l’ésotérique, tout ce à quoi l’on attribue certains pouvoirs.

Le troisième roman : Munyal, les larmes de la patience (2017), réédité en 2020 sous le titre « les impatientes », est un long plaidoyer pour les victimes de la polygamie, du viol conjugal, du mariage forcé. Ce roman polyphonique retrace le parcours de trois femmes dont leurs proches exigent d’elles une « soumission totale » à leur conjoint. La première histoire est celle de Ramla forcée d’accepter un mariage arrangé par son père, alors qu’elle est amoureuse de quelqu’un d’autre. Elle sera la deuxième épouse d’un homme déjà marié et père de six enfants. La deuxième histoire est celle de Safira, première épouse qui voit d’un mauvais œil l’arrivée de Ramla dans la concession. Elle mettra mille stratagèmes en place pour écarter cette rivale et arriver à ses fins, avant de comprendre que sa coépouse subit elle aussi son sort. La troisième histoire est celle de Hkindou, mariée le même jour que Ramla, mais avec son cousin, un homme violent auquel elle se soumettra, non sans tenter de se rebeller et de fuir, avant de sombrer dans la folie. La question qui figure en filigrane tout au long de la trame textuelle est de savoir comment ces trois femmes parviendront-elles à se libérer, même si on sait par avance qu’il est difficile pour les femmes prisonnières d'une société patriarcale oppressante, d'échapper à leur sort ?

Les impatiences et les romans féminins africains traitant de la polygamie

Par le jeu de l’intertextualité[3]1, le roman de Djaïli prend sa place à l’intérieur d’un certain réseau, quand nous rapprochons notamment la problématique de la polygamie qui sous-tend l’œuvre romanesque de Djaïli de celles Mariama Bâ (1979)[4]2 et de Fatou Diome (2010)[5], par exemple ; trois romancières appartenant à deux groupes différents d’auteures, de première et troisième génération d’écrivaines africaines. Et en admettant la thèse intertextuelle selon laquelle tout texte renvoie à un nombre indéfini et élevé de textes, notre hypothèse est que le roman de Djaïli renvoie à ceux Mariama Bâ et Fatou Diome.

Le roman épistolaire de Mariama Bâ, Une si longue lettre, aborde la question des effets de la polygamie sur la vie quotidienne des femmes sénégalaises par l’intermédiaire du personnage principal Ramatoulaye qui, après vingt-cinq années passées auprès de son mari, se voit imposer une seconde épouse. Ramatoulaye espérait que son mari puisse respecter les lois islamiques sur le mariage polygamique et viendrait à elle quand ce sera « son tour » : « Je m’étais préparée à un partage équitable selon l’Islam, dans le domaine polygamique. Je n’eus rien entre les mains » (p. 69). Face à cette situation, il lui fallait ce courage « qui galvanise aux moments des choix difficiles » (p.111), dont parlait sa grand-mère. Mariama Bâ ne manque pas de souligner ce que la polygamie fait de certaines femmes « méprisées, reléguées ou échangées, dont on s’est séparé comme d’un boubou usé ou démodé » (p. 52).

Le roman de Fatou Diome, Celles qui attendent, présente deux personnages principaux en position polygamique : Bougna e
t Coumba. Bien que de générations différentes, elles vivent toutes deux les frustrations de cette situation en y opposant des attitudes distinctes. Bougna fait de la polygamie un conflit permanent.
« Depuis son mariage, la concurrence et la rivalité l’occupent du matin au soir » (p. 49) Sentiment d’abandon, rancune tenace, sont les maîtres mots qui structurent sa vie dans le récit. Bien qu’elle clame son insatisfaction elle s’adapte à ses conditions. La deuxième figure féminine à subir ce contexte polygame est Coumba, épouse d’Issa, le fils de Bougna. Le contexte socioanthropologique ne lui permet pas de prétendre au divorce. Fatou Diome montre comment ces femmes restent inféodées aux hommes. Elle examine la position féminine au sein d’un corps social fortement hiérarchisé, duquel certaines héroïnes tentent tout de même de se détacher.

Mariama Bâ, Fatou Diome et Amal Djaïli malgré leurs différences culturelles et géographiques, prêtent leurs voix pour mettre en écriture les maux de la société africaine et notamment celles des femmes.

Ces romans féminins ont pour dénominateur commun d’illustrer un destin de femmes aux prises avec des problèmes d’ordre familial et conjugal. Ces narratrices parlent pour « tous ces malheurs qui n’ont point de bouche », pour reprendre l’expression d’Aimé Césaire (1960, p. 45). En revendiquant la parole féminine, elles ont permis le développement de ce genre romanesque nouveau. Djaïli participe d'emblée de cette revendication qui s'élabore autour d'un discours alliant femme et souffrance aux espaces corporels et nationaux.

Dans son Anthologie, la chercheure belge Lilyan Kesteloot (1992, p. 482), définissant l’écriture féminine africaine, note que la plupart de ces romans décrivent « un univers féminin spécifique » : les romancières, dit-elle, restituent avec des talents divers les affres du mariage, la jalousie, l’abandon, etc. » Dans le contexte du conflit tradition/modernisme, elles abordent les problèmes des croyances et pratiques traditionnelles, de la condition féminine, de la famille étendue et ses contraintes. Mais n’y a-t-il que ça ? Bien sûr que non ! Cette écriture ne se définit pas uniquement par sa teneur thématique, comme le suggère Kesteloot, mais aussi
et surtout par une sensibilité féminine spécifique ; une sensibilité issue de leur création littéraire.

À partir du jeu intertextuel, le roman de Djaïli peut se lire à la fois comme réécriture et comme continuité des romans de Mariama Bâ et de Fatou Diome. En comparant ces trois romans, nous y reconnaissons la similarité du contexte socio-anthropologique, de l’image de la femme africaine dans un ménage polygamique et de l’esthétique de la créativité. C’est la même figure féminine stigmatisée et spoliée qui est mise en scène dans les trois romans. Les représentations de cette figure féminine appellent de la même façon la transgression, la déstructuration de l'ordre patriarcal et, par le fait même, l’émancipation de la femme. Pour les trois romancières, la religion musulmane est le bras séculier de ces pratiques matrimoniales, puisqu’elles assurent la survie du clan familial. Et si le drame de la polygamie est dénoncé avec force par les trois, Mariama Bâ désigne l’homme comme premier responsable de l’aliénation féminine, pour Fatou Diome c’est la société alors que pour Djaïli ce sont les traditions et les textes religieux mal interprétés.

Le roman de Djaïli Les impatientes fournit le calque de quelques réalités africaines et des trajectoires individuelles qui s'y inscrivent. Le réalisme qui s’en dégage révèle une volonté à la fois de dénoncer et de revendiquer. À travers son écriture romanesque, elle dénonce les pesanteurs sociales liées au poids des traditions
et à l’interprétation erronée des textes religieux. Le rejet du mariage forcé et de la polygamie montre une certaine prise de conscience des femmes face aux discriminations sexuelles dans la société, mais n’augure pas pour autant d’un changement radical des traditions, fortement impactées par la religion. Si l’incipit et la clausule du roman sont déterminés par la même injonction
« munyal », il s’agit certes d’une patience résignée et docile mais conduisant inévitablement à l’impatience. Il s’agirait finalement d’une « impatience » génératrice, à moyen terme, d’un mouvement de changement sociétal. La volonté de changer la société ne relève-t-elle pas d’une certaine forme d’impatience projective
et volontariste qui relèverait de « l’agir » et non pas de « l’être » ?

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BENAMAR, A. (2025). Amal DJAÏLI AMADOU, (2020). Femmes africaines : entre poids des traditions et désir de changement. Paris : Editions Emmanuelle Collas, 252 p.. Africa - Algerian Review of African Studies, 01(01), 103–110. https://africa.crasc.dz/en/article/amal-djaili-amadou-2020-femmes-africaines-entre-poids-des-traditions-et-desir-de-changement-paris-editions-emmanuelle-collas-252-p